03.07.2008

Baumel I CH 1-3

Gérard Soncarrieu vous souhaite la bienvenue sur ce site .

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Vous  trouverez ici la biographie
de Jacques BAUMEL,
Compagnon de la Libération,
député-maire de Rueil-Malmaison
de 1971 à 2004 .
 

 

 
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Quatrième de couverture :

COMPAGNON DE IA LIBERATION
En 1945, un enfant de Marseille, médecin, Ie Résistant Jacques Baumel, déjà membre de la première Assemblée constituante, est admis dans l'ordre prestigieux de la Libération .

LE RASSEMBLEMENT DU PEUPLE FRANCAIS

Ardent gaulliste, le jeune députe ferraille contre les vieux partis renaissants, avant de se consacrer, six années durant, à I'essor du Rassemblement.
En 1952, l'échec du RPF entraîne le retrait du Général.

PATRON DE PRESSE
Pour de Gaulle, c'est "I'exil intérieur". Pour Jacques Baumel aussi.
Mais il n'est pas homme a rester inactif... Vous le verrez ici.

SÉNATEUR
En 1958, de Gaulle revient au pouvoir. En 1959, Baumel renoue avec la profession politique. II se fait élire à la Haute Assemblée. Puis il se marie et aura bientôt deux enfants. Sénateur, il est également le secrétaire général du parti qui rassemble les gaullistes : I'U.N.R -U.D.T.

RUEIL-MALMAISON .- GARCHES .- SAINT-CLOUD
Ces trois communes des Hauts-de-Seine font une circonscription électorale que Jacques Baumel conquiert en 1967. La même année il est élu conseiller général du canton de "Garches-Rueil sud".

SECRÉTAIRE D'ETAT

De 1969 a 1972, il participe au gouvernement de Chaban-Delmas, sans oublier de ménager ses arrières. En 1970, il est élu président du Conseil Général des Hauts-de-Seine, en 1971 maire de Rueil-Malmaison.

CUMUL DES MANDATS
Réélu député en 1973, il garde son fauteuil de président du Conseil Général et celui de maire de Rueil-Malmaison.

DÉPUTÉ-MAIRE
La loi de 1985 sur le cumul des mandats limite ses fonctions à celles de parlementaire et de maire.

II les exercera avec une rare persévérance qui mérite d'être rapportée... CAR UNE LISTE DE TITRES ET DE DATES NE SAURAIT RENDRE COMPTE DE L'ORIGINALITÉ ET DE LA RICHESSE DE LA VIE DE JACQUES BAUMEL

 

TABLE

Première partie
Le Résistant

1 - Le Marseillais
2 - Les premiers pas dans l’ombre
3 - Au cœur de l’action
4 - L’énigme de Caluire
5 - Des maquis au MLN
6 - La Libération

Deuxième partie
Le Politique

1 - Intermède avant la IVe République
2 - Le R.P.F.
3 - Incursion dans le secteur privé
4 - La fin de l’exil
5 - Huit ans de sénat
6 - L’ascension

Troisième partie
Le Notable

1 - Entre Rueil et Paris
2 - Contre vents et marées
3 - De l’opposition à la cohabitation
4 - Sous Mitterrand II
5 - Jacques Chirac Président
6 - Les années fin de siècle
7 - Prolongations
8 - L’abdication et le bilan
Épilogue

Vous pouvez lire ce livre, ou l'emprunter,
à la médiathèque Jacques Baumel
de Rueil-Malmaison .

 

Jacques Baumel   I - Chapitres 1 - 3 (notes à la fin de chaque chapitre )


Première partie
LE RÉSISTANT

1 - Le Marseillais

Naître à Marseille

A l’heure où le soleil tombe à l’horizon, c’est du  parvis de Notre-Dame-de-la-Garde qu’il faut admirer la ville et la mer.
Marseille, c’est le vieux port, ouvert depuis l’antiquité sur le Levant, sur l’Afrique, sur l’Italie, sur l’Espagne, c’est la digue du Large, c’est le bassin de la Grande Joliette, qui ont vu arriver tant de paquebots venus du monde entier par Gibraltar et par Suez.
Marseille, c’est aussi un cadre de collines, c’est la chaîne de l’Estaque, la chaîne de l’Étoile, qui évoquent la Provence.
Nous sommes ici au pays de Frédéric Mistral.          
La langue du poète est celle que parlent ses contemporains marseillais. Dans son Hymne au Soleil, Mistral célèbre les îles d’Hyères, mais celles que l’on découvre des hauteurs de Marseille ne sont pas moins baignées de lumière. Quant à son immortelle héroïne, Mireille, fille de la Crau, elle aime, elle souffre, elle chante au nom de toute la Provence.
Dans cette œuvre de Mistral, la peinture de l’ordre social se mêle au thème de l’amour. De même, sur un autre ton, Marcel Pagnol nous offre, avec Marius, une touchante histoire d’amour et un tableau des mœurs marseillaises.
En quoi Jacques Baumel, qui est né à Marseille, où il a grandi, ressemble-t-il aux héros créés par ces grands écrivains provençaux ?
Pour comprendre un homme faut-il essayer de le saisir dans le cadre géographique de ses jeunes années?
Quel genre de Marseillais Jacques Baumel est-il donc?

LE  RÉSISTANT

Il convient de noter d’abord que la famille dont il porte le nom a “des origines nîmoises depuis au moins la fin du XVIIIe siècle 1 . ”
On trouve alors dans son ascendance, à Nîmes, Jean Baumel qui a épousé Élisabeth Roche.
Leur fils, “le journalier” Auguste-Jean Baumel, a épousé Françoise Rainercq.
Auguste-Jean et Françoise ont à leur tour un fils, François-Auguste Baumel, né le 28 septembre 1859, toujours à Nîmes.
François-Auguste réussit “à poursuivre quelques études” et à devenir “teneur de livres”, c’est à dire “comptable, dans sa ville natale”. En 1886, il épouse Marie Ducros, “fille de cultivateur”.
Leur fils, Simon Baumel, né le 20 novembre 1889, sera médecin,  - et père de Jacques.
Mais alors, et Marseille? Pourquoi Marseille?
Jacques Baumel répond lui-même à cette question.
“Mes parents se sont mariés en 1917. Ils s’étaient rencontrés lors d’une permission  que mon  père  avait  passée dans sa ville natale, Nîmes. Il était protestant, ma mère était catholique, originaire de l’Aveyron (...) Après une courte période passée en tant que médecin dans les troupes d’occupation en Allemagne, mon père reprendra un cabinet médical vacant à Marseille, ville où il n’avait aucune attache particulière. Je suis donc un Marseillais de hasard 2 . ”
Que dire encore? Comme lui, des personnages aussi différents que le poète Honoré d’Urfé, l’auteur de l’Astrée, et Adolphe Thiers, président de la République, sont également nés à Marseille.
Le lieu de leur naissance ne semble pas avoir déterminé leur avenir.

“Naître en 1918”

C’est le titre d’un chapitre de Résister, l’ouvrage que Jacques Baumel consacre à l’Histoire secrète des années d’Occupation.   
Plus qu’à l’influence du milieu biologique et social sur le destin d’un homme, l’auteur croit à celle de l’Histoire . “Il n’y a sans doute pas de “bonne” ou de “mauvaise” année pour naître, dit-il, mais celle-ci, on l’avouera, n’est pas tout à fait comme les autres.”
Jacques Baumel voit le jour à Marseille le 6 mars 1918. La guerre n’est pas finie, tant s’en faut! Dans les jours qui suivent sa naissance, des bombardements aériens très durs s’abattent sur Paris, faisant vingt-neuf morts en une nuit. Puis la Grosse Bertha, de sinistre mémoire, prend le relais. Les obus de ce canon géant blessent ou tuent près de neuf cents personnes. Et de la fin de ce mois de mars jusqu’au 15 juillet, les offensives allemandes sur le front se succèdent sans interruption.  La patrie n’est pas sauvée.
Ce n’est que le 24 juillet que Foch peut déclencher les contre-offensives qui conduiront à l’armistice du 11 novembre. Mais jusqu’au dernier jour de cette horrible guerre, des soldats tomberont, nos Monuments aux Morts en portent le témoignage.
Jusqu’au dernier jour, la France espère et souffre.
Lorsque le père de Jacques, le médecin militaire Simon Baumel, revient de guerre, c’est un homme profondément marqué par tout ce qu’il a vu ou subi. A-t-il perdu la foi en Dieu au spectacle des horreurs de Verdun et de tant d’autres champs de bataille? Une  chose est sûre, s’il reste protestant dans le secret de son cœur, il abandonne toute pratique religieuse.
Au contraire de Simon, son épouse Marie-Hélène, née Pouget,  observe les devoirs du culte qui est le sien.
Quelle sera la religion de leur enfant? Les parents tombent aisément d’accord, et leur entente trouvera son prolongement dans la scolarité qu’ils choisiront pour lui.
“Je serai baptisé dans l’Église catholique, puisque ma mère y tenait beaucoup, dit Jacques Baumel, mais mon éducation sera strictement laïque : pas d’école privée ou confessionnelle, pas d’école maternelle non plus.“
Il fera ses études primaires et secondaires, de la 11e au baccalauréat, au lycée d’État Thiers, - un établissement “qui comptera beaucoup plus tard Georges Pompidou comme professeur et Édouard Balladur comme élève .”
Cette orientation scolaire ne sera que l’une des marques de l’influence que l’ancien combattant cévenol exercera sur son fils.
Le grave et respectable docteur Simon Baumel est un héros de la Grande Guerre. Il a vécu l’enfer de Verdun. Durant toute son enfance, Jacques connaîtra ce qu’il appelle “le petit enfer du récit de Verdun”. Et d’ajouter : “C’était d’ailleurs le lot ordinaire de milliers de gamins de France, nourris de ces récits ambigus qui exaltaient la guerre et en ressassaient l’horreur et l’absurdité .”

Un enfant de la bourgeoisie

La famille Baumel reste étrangère à Marseille. Elle n’apprécie guère son monde du négoce. Elle ne s’intègre pas à la bourgeoisie locale, mais n’en tisse pas moins un réseau de liens sociaux portant le sceau de la bonne bourgeoisie provinciale.
Les amis du médecin sont d’autres médecins, des professeurs de faculté ou des avocats, voire des membres du gouvernement de la France.
“ On se recevait à tour de rôle et, le dimanche, on se retrouvait dans de fraîches villas de l’arrière pays ou du littoral.”
L’une de ces relations est le professeur Corsi, qui possède à Aix une propriété dans laquelle le petit  Jacques  passe parfois  ses vacances.  Il s’agit du Jas du Bouffant, cette maison de campagne où Paul Cézanne avait ouvert son premier atelier, et où il avait reçu, à maintes reprises, son cher ami Zola.
Les amis du docteur Simon Baumel sont sensibles aux attraits des lettres et des arts.
D’autres sont des personnalités de premier plan, parmi lesquelles on trouve Édouard Daladier, ministre des Colonies, puis des Travaux Publics, et Joseph Paul-Boncour, ministre du Travail, puis de la Guerre.
Pendant que les dames papotent de la mode en prenant le café, les hommes, “repliés au fond d’un salon, dans l’odeur âcre des cigares”, parlent de politique.
Quelle note dominante Jacques retient-il des bribes de conversation qu’il surprend? Écoutons-le :
“Et toujours revenait, lancinante et amère, la constatation que nous perdions petit à petit les bénéfices d’une Victoire qui nous avait coûté près d’un million et demi de morts”.

Fils unique

Jacques n’a ni frère ni sœur. La maison du docteur Simon Baumel ne bruisse pas de ces rires qui résonnent de pièce en pièce, de ces éclats de voix qui cascadent dans les escaliers. Le foyer est austère, à l’image du chef de famille, d’origine protestante et forgé par les épreuves. Son épouse, élégante et cultivée, témoigne d’un même sérieux. Nul ne saurait assurément lui reprocher de s’être jamais montrée exubérante ou primesautière. 
Ce que l’on apprécie le plus, chez les Baumel, c’est la lecture.
Le docteur est un passionné d’histoire, également attiré par les œuvres des moralistes et des philosophes.
La mère de Jacques, abonnée à des revues de Paris, préfère les romans.
Auprès d’elle, l’enfant lit beaucoup lui aussi, par goût, et parce qu’il n’a guère d’autres moyens de se distraire.
“Cette ambiance, dit-il, n’était évidemment pas faite pour contrebalancer mon tempérament naturellement solitaire, (...) mon caractère déjà renfermé. ”
Que l’on ne s’y trompe pas! Jacques est un jeune garçon aimé, choyé. Ses parents font tout ce qu’il faut pour le tirer de son isolement, mais à leur manière. Si Monsieur et Madame Simon Baumel ne cèdent pas aux débordements des années folles, ils ne vivent pas pour autant retirés du monde.
Simon Baumel fait visiter à son fils la grande exposition coloniale ouverte à Marseille en 1925. Il est bon que, derrière les flonflons  de  la  fête, l’enfant  devine l’immense empire dont la France est la tête .
D’autres fois, Simon emmène Jacques en voyage, au pays où ils ont leurs racines, dans les Cévennes. Le père a bien voulu que son rejeton soit baptisé dans la religion catholique, mais il convient qu’il sache que dans ses veines coule un peu du sang des Camisards.
Le docteur tient aussi à ce que son garçon ait une idée du métier de son père, qui sera probablement le sien. Dans cet esprit, et pour que le bambin découvre le plus tôt possible la dure réalité de la condition humaine, il le conduit à la morgue. “C’était atroce... se souvient Jacques Baumel. Cette cérémonie d’initiation fut du reste suivie par d’autres et, dès ma dixième année, il prit l’habitude de m’amener avec lui dans les services hospitaliers et à l’orée des salles d’opération.”
Quand le soleil écrase Marseille, Madame Simon Baumel accompagne le médecin en herbe au bord de la mer. Mais elle fuit les endroits populeux. Elle a déniché pour lui un club privé où, après le bain, il a tout loisir de s’adonner aux joies de la lecture. Il n’y a là, pour le distraire, que quelques vieux officiers russes en exil, qui se réunissent pour chanter dans leur langue des airs nostalgiques.
Ainsi grandit Jacques Baumel.
“De mes années d’enfance, dit-il, me revient l’image d’un bonheur lisse et docile, d’une sorte de torpeur à laquelle je me soumettais d’assez bonne grâce”.

Un adolescent politique

En 1929 s’achève l’ère de prospérité connue sous le nom pittoresque “d’années folles”. La crise économique, qui va précéder “la montée des périls”, éclate. Cette même année, Jacques Baumel est en classe de 5e.
Depuis son entrée dans l’enseignement secondaire, une vie nouvelle a commencé. Sa mère continue de veiller sur lui, son père contrôle ses résultats scolaires, tous deux l’encouragent, le félicitent, le soutiennent, moyennant quoi il est un bon élève, il monte de classe en classe, il obtiendra sans peine l’indispensable bachot. Mais, de façon toute naturelle, sans heurts, il se dégage progressivement de l’influence familiale.
Les lycéens de cette époque ont presque chaque mois l’occasion de s’émerveiller, tant les progrès techniques sont considérables dans la radio, le cinéma, l’automobile, la construction des navires, des barrages et des machines. Avec ses camarades, Jacques Baumel applaudit, en 1930, au lancement du Bréguet XIV, cet avion français qui vole à 250 kilomètres à l’heure et avec lequel Mermoz ouvrira la ligne aérienne de l’Amérique du Sud. L’année suivante,  André  Citroën  lance  les autochenilles  de  sa Croisière jaune à l’assaut de l’Himalaya. En 1932, le Normandie,  long de 300 mètres, le paquebot le plus grand et le plus rapide du monde, traverse l’Atlantique, du Havre à New York, en 4 jours.
Cependant, ces exploits ne sauraient faire oublier le profond mécontentement qui règne en France. Les gouvernements se succèdent sans arrêt. Des scandales éclaboussent les députés. La crise économique développe le chômage. Et ce sont là des événements qui, non seulement retiennent l’attention du potache Baumel, mais qui le passionnent, dès l’âge de douze ou treize ans.
“ Je me revois adolescent, dit-il, stationnant des heures durant devant ces kiosques des allées de Meilhan où les journaux, disposés les uns à côté des autres, étaient affichés sur toute la longueur de leur première page. Je lisais tout. L’intégralité de ces premières pages et tous les journaux, depuis L’Action française jusqu’à L’Humanité.”
Dispose-t-il, progrès technique oblige, d’un poste à galène? Nous sommes en 1932, le 6 avril, Jacques a 14 ans. Que fait-il de sa merveilleuse machine? Il s’en sert pour capter, à Paris, un discours électoral du président du Conseil, André Tardieu, homme de droite, qui tente de rallier à sa cause les radicaux.
Au lycée, l’un de ses meilleurs camarades, Antoine Antoni,  est le fils d’un membre influent du Parti socialiste de Marseille. Ce garçon lui raconte ce qu’il sait, ou croit savoir, “de la vie souterraine de la politique locale”. Avec lui, Jacques suit les campagnes électorales. Il ne les a jamais oubliées. “Je me souviens de ces meetings surchauffés et enfumés dans les arrière-salles du Vieux Port où l’on comptait presque autant de gorilles et d’hommes de main que de simples citoyens.”
Comme on est loin du salon familial !
Quelques jours après le discours de Tardieu, l’amateur de ces joutes oratoires que sont les manifestations politiques sera comblé. En effet, le déjà célèbre Édouard Herriot, futur président de la Chambre, et plus tard de l’Assemblée nationale, ouvre à Marseille le congrès du parti radical dont il est le président. Son rival, Édouard Daladier, ex-président de ce même parti, l’affronte. Quels beaux assauts en perspective ! Mais comment un gamin d’une quinzaine d’années pourrait-il assister aux débats? Jacques est un garçon de ressources. “Une carte de presse d’un journal lycéen” lui permet “d’entrer en resquilleur”. Trois jours durant, il assistera  “à la guerre des Deux-Édouard”.
L’année suivante est marquée en France par d’énormes scandales qui révèlent les compromissions des milieux politiques et financiers. Les partis s’agitent, des désordres s’ensuivent. La  police riposte et fait à Paris 8 morts et 300 blessés. Quelques semaines plus tard, 2 morts à Lyon. Le 9 octobre de cette même    année  1934, Jacques Baumel se trouve au premier rang des spectateurs qui assistent, à Marseille, à l’assassinat du roi Alexandre 1er de Yougoslavie et du ministre français des Affaires étrangères Louis Barthou.
Grave leçon pour notre jeune passionné de politique : l’Histoire se fait  “aussi avec du sang”.

L’étudiant

Sa voie semblait tracée, il serait médecin.
“Mon bac en poche, raconte-t-il, je m’étais tout naturellement inscrit en fac de médecine et, tout naturellement, quand je quittais les salles de dissection, les couloirs tristes de l’hôpital, je menais ma vie comme bien des jeunes gens de mon entourage.”
Jacques Baumel parle là de sa vie mondaine, celle qu’il consacre aux études ne lui posant aucun problème.
L’entre-deux-guerres n’est pas seulement marqué par des progrès techniques et scientifiques dans le domaine de la production et de l’économie. L’année 1925, par exemple, est celle  où, pour la première fois dans l’histoire de l’Europe, la mode découvre les genoux de la femme. Trois ans plus tard, on voit apparaître des robes du soir courtes. Le corset a disparu, une gaine de tissu élastique le remplace. La taille n’est plus serrée,  les vêtements épousent les formes naturelles du corps. En 1937, Greta Garbo triomphe dans Marie Walewska, mais elle est surtout célèbre, dans le monde entier, pour ses épaules carrées, sa poitrine plate, ses hanches étroites et ses longs mollets. Les élégantes rivalisent dans le choix de tenues donnant la silhouette de La Divine .
Les jeunes messieurs qui jouent les dandys ne sont pas moins raffinés. Notre carabin est de ceux-là.
“Il serait injuste, avoue-t-il, de dire que je n’y prenais pas un certain goût, et je me revois avec mon chapeau Eden, mes complets et mes cravates anglaises.” A cette esquisse, on peut ajouter des sourcils fournis et veloutés, le regard ténébreux, la fine moustache, et, cela va de soi, le col amidonné blanc, la pochette blanche et les gants blancs.
Parfois, un amour de petit fox-terrier, qu’il appelle “Psy” et qu’il tient en laisse, l’accompagne. “Comme tout jeune homme, poursuit notre étudiant, j’ai eu envie de plaire et je ne suis pas resté insensible aux séductions que la bonne société marseillaise offrait avec libéralité. Pendant deux ou trois ans, de 1935 à 1938, j’ai ainsi couru les cocktails littéraires, les concerts, les conférences, les premières de théâtre”.
Toutefois, hors de l’hôpital, Jacques sait aussi, parfois, déposer son chic costume et son beau chapeau. Chaque matin, pour se rendre à la  faculté de médecine, il  traverse  le Vieux Port où, derrière le folklore  cher à Pagnol, il voit la misère. “La crise économique, la grande dépression d’alors avait jeté sur le pavé des quantités de pauvres gens, ouvriers licenciés, paysans ruinés, petits artisans qui erraient dans la ville de soupe populaire en centre caritatif”. Des équipes sociales d’étudiants s’efforcent de secourir ces malheureux. Jacques Baumel se joint à eux, de bon cœur mais avec lucidité, sachant que son action s’apparente “tout de même beaucoup à un boy-scoutisme pavé de bonne conscience”.
Lorsqu’il traverse le Vieux Port, il voit aussi les bateaux. Un jeune Marseillais, fût-il Marseillais de hasard, ne saurait résister longtemps à l’attirance qu’ils exercent lorsqu’ils sont en partance. Le Marius de Pagnol a cédé à l’appel du large. Jacques cédera à son tour. A bord de chaque navire, il faut un médecin. Notre étudiant en médecine le sait. Aussi recherche-t-il et trouve-t-il souvent des postes de remplacement, pour des traversées de quatre ou cinq jours. C’est ainsi qu’il visite l’Algérie, le Maroc, la Tunisie et, ce qui a toujours été pour lui “un monde féerique, littéralement fascinant, les pays du Proche-Orient”. En mer, son service lui laisse le temps de lire d’innombrables romans. Aux escales, il marche sans trêve, traversant les villes en tout sens, s’arrêtant partout, “un peu ivre du spectacle de la  rue, des parfums, de la douce  moiteur de l’air, définitivement conquis, solitaire, heureux.”

L’heure du choix

Le goût des voyages et certain intérêt pour la question sociale auraient-ils  remplacé  la  passion politique  qui animait Jacques Baumel quand il fréquentait le lycée?
Nullement. La preuve : “Je séchais souvent les cours de la faculté de médecine, dit-il, pour me rendre à la merveilleuse bibliothèque de la chambre de commerce et me plonger dans toutes sortes de revues et d’ouvrage d’histoire, de géopolitique et de diplomatie. Je n’avais pas une conscience très claire de ce que je recherchais dans ces textes, mais j’avais le sentiment qu’il était urgent de m’atteler à ce travail personnel.”
D’ailleurs, tout le ramène à la politique, c’est comme une fatalité. A la sortie des cours, il rencontre un jeune homme, qui vient attendre l’une de ses camarades de promotion, Melle Aboulker.  Qui est ce garçon? Gaston Defferre, de quelques années plus âgé que lui, militant socialiste actif, avec lequel il noue d’amicales relations.
A Marseille, à cette époque, les réputés Cahiers du Sud  font connaître des auteurs tels que Céline, Faulkner ou Saint-John Perse.  Jacques Baumel fréquente  le bureau de cette publication où se retrouvent  ceux  qui aiment  les beaux textes. Mais à  cette revue littéraire, il préfère la revue Esprit, qui s’inspire de Péguy  et  lui propose une synthèse entre christianisme et socialisme, fondée sur “un refus égal de l’individualisme libéral et du collectivisme”. Notons ici que Péguy, fondateur en 1900 des Cahiers de la quinzaine, socialiste, dreyfusard et fervent nationaliste, a vivement marqué, quelques années plus tôt, certain élève officier nommé Charles de Gaulle.
Cette recherche par la lecture débouchera-t-elle pour Jacques  Baumel sur un engagement concret dans les tiraillements qui malmènent la structure économique et sociale et le régime politique ?
Le temps presse.
Il a 18 ans lorsque le Front populaire prend le pouvoir.
A Marseille, “pour répondre aux grandes manifestations de la gauche, au déferlement des drapeaux rouges”, on sort “une forêt de drapeaux tricolores”.
“J’étais alors tout sauf un jeune homme engagé, dit-il. Mais le malaise vague que me causait ce spectacle ressemblait fort à une forme de prise de conscience.”
Les événements vont se précipiter.
Les plus graves.
Une terrible guerre civile a éclaté en Espagne. La France est partagée. Certains veulent qu’elle intervienne pour aider la République mais le gouvernement s’y refuse. A Marseille, des bateaux venus de Valence et de Barcelone débarquent “des centaines de pauvres réfugiés, et parmi eux de grands blessés”. Notre étudiant en médecine s’offre pour les aider, pour les soigner.
“C’est bien cette rencontre en 1938 avec les victimes anonymes de la guerre d’Espagne, se souvient-il, qui va cristalliser tout ce qui était épars, encore velléitaire en moi, me couper de mon milieu et précipiter mon engagement .”
Les accords de Munich feront le reste, ces fameux accords des 29 et 30 septembre 1938, signés entre La France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Italie, qui impliquaient l’acceptation par les démocraties des exigences des nazis pour éviter la guerre à tout prix.
“En manifestant contre Munich, note Jacques Baumel, j’ai rompu avec toute une société, avec tout un monde. Et c’est bien ce jour-là, je crois, et non pas en 1940, que j’ai choisi la Résistance.”

Notes


Chapitre  I - 1  (p. 9 à  18)
 1   Marie-Odile Mergnac, Histoire familiale des hommes politiques français, Paris, Archives  & Culture, 1997.
 2   Jacques Baumel, Résister, Histoire secrète des années d’occupation, Paris, Albin Michel,  1999.
       Les citations suivantes du chapitre 1  sont tirées de cet  ouvrage.

 

2 - Les premiers pas dans l’ombre

Médecin ambulant

En 1939, Jacques Baumel, externe des hôpitaux, prépare l’internat. Son intention est de se spécialiser en neurochirurgie. 
Mais la mobilisation générale l’expédie, à titre de médecin lieutenant auxiliaire, à Montpellier.
C’est là qu’il se trouve lorsque la drôle de guerre  se transforme en guerre éclair, pour finir par un désastre. Les Allemands envahissent la France. Leurs colonnes ne peuvent être arrêtées ni sur la Somme et l’Aisne, ni sur la  Seine, ni sur la Loire.
Les Italiens attaquent dans les Alpes.   
Sur les routes, des bandes de soldats français en fuite se mêlent aux hordes des civils réfugiés.
L’ennemi arrive à Paris, à Bordeaux, à Lyon.
L’unité à laquelle appartient Jacques Baumel se rabat vers Toulon pour défendre le port militaire.
Le 17 juin 1940, Pétain demande l’armistice. Le nombre des soldats français prisonniers s’élève à 1 800 000.
Quelques jours plus tard, une ligne de démarcation coupe la France en deux : une zone occupée, au nord de la Loire, compte 49 départements et 28 millions d’habitants, une zone libre, au sud,  40 départements et 14 millions d’habitants.
Un gouvernement, qui se croit libre, s’installe à Vichy. Il est autorisé à garder une armée de 100 000 hommes, et c’est parce qu’il fait partie de cette petite armée d’armistice que Jacques Baumel n’est pas démobilisé.
Médecin militaire aux forts de Toulon, il est de ceux qui gardent l’arsenal et la rade. Il est de ceux qui frémiront le plus de colère le 3 juillet, le jour où notre flotte sera massacrée en Algérie, à Mers el-Kébir. Souvenons-nous...
Le port militaire de Toulon était en partie vide. Nos plus belles unités avaient trouvé refuge dans la base navale créée par la France dans le golfe d’Oran.
Le 3 juillet, les Anglais somment l’amiral Gensoul de se joindre à eux pour continuer la lutte contre l’Allemagne ou d’aller désarmer en Grande-Bretagne. Refus du Français. La flotte anglaise ouvre alors le feu sur nos superbes bâtiments de guerre, et coule le Provence, le Bretagne et le Dunkerque . 1297 marins tués, 351 blessés. Seul le Strasbourg parvient à s’échapper. En métropole, et surtout à Toulon, la confusion règne dans les esprits :  la haine pour les Anglais égale presque la haine pour les Allemands.
Les sentiments qu’éprouvent les officiers de la Marine sont partagés par tous les cadres de l’armée. Notre jeune médecin  s’en rend  compte  lorsqu’il  est  affecté  à un régiment de chasseurs à cheval de Tarbes, cantonné près de Cannes. Tous les militaires sont bien près d’accuser l’Angleterre d’être la cause de la défaite. La plupart d’entre eux invoquent la caution du maréchal  Pétain.  Ils ne comptent plus que sur lui pour chasser l’envahisseur et prendre leur revanche.
Lorsqu’il bénéficie d’une permission et qu’il retourne à Marseille, Jacques Baumel note que le maréchalisme, soutenu par une intense propagande vichyste, règne également dans la population civile.
Lui ne croit pas que le vieux maréchal sera celui qui permettra à la France de surmonter la défaite. De retour à la caserne, il ne se sent plus à sa place au milieu de ces officiers qu’il juge chimériques. Par chance, une nouvelle affectation l’envoie sur les pentes du mont Ventoux, pour servir dans une compagnie d’éclaireurs-skieurs. Les soldats et les officiers qu’il trouve là, tous  formés à la rude école de la montagne, ne sont pas franchement hostiles à la personne du Maréchal, mais ils sont moins bavards, plus dubitatifs que les militaires qu’il a jusqu’alors rencontrés.
Jacques Baumel partagera leur attentisme inquiet jusqu’au tout début de 1941, date à laquelle il sera démobilisé.

Premiers contacts

"Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas” proclame le général de Gaulle le 18 juin 1940.
“On l’a dit mille fois, l’appel fut peu entendu 1.”
D’autres déclarations de nette opposition au régime qui se mettait en place,  celles par exemple  du député  communiste Charles Tillon, du général Cochet ou du préfet Jean Moulin, en date du 17 juin, eurent encore moins de retentissement.
“Aujourd’hui, les choses sont simples, note Jacques Baumel, du moins tendons-nous à vouloir les simplifier. En cette année 1940, elles étaient aussi confuses, aussi complexes et indécises que l’était la situation 2 .” Toutefois, notre jeune médecin militaire n’attendra pas d’être démobilisé pour prendre parti.
Au mois de novembre, à l’occasion d’une permission, il rencontre dans un bar du Vieux Port un de ses camarades d’avant-guerre. Ce jeune homme n’habite plus à Marseille, mais à Vichy, où il est garde du corps auprès du Maréchal.
“ Il faut que tu viennes là-bas, dit-il à Jacques, tu verras qu’au cœur même du nouveau régime il y a des gens, comme mon colonel,  prêts à se battre contre l’Allemagne. ”
Notre permissionnaire se laisse convaincre. Il arrive à Vichy le 13 décembre, jour mémorable : Pétain vient de renvoyer Laval, qu’il juge trop favorable aux Allemands.
La ville est en émoi. Les collaborateurs des nazis manifestent. Désabusé, le visiteur bat en retraite, et regagne son casernement du Mont Ventoux, où il arrive en retard.
Il écope de huit jours d’arrêts de rigueur, ce qui lui donne un brin de temps pour réfléchir à la situation de notre pauvre France.
A  l’occasion d’autres  permissions,  Jacques  Baumel retrouve des amis qui essaient de se rassembler pour engager la lutte contre l’armée d’Hitler. L’un de ses camarades de faculté, un jeune militant communiste, l’invite à participer à des réunions organisées par son père. Puis il renoue avec un certain Belpeer, un intellectuel défenseur de la revue Esprit, qui commence à créer ce qui pourrait devenir un mouvement de résistance.
Dans son propre régiment, le médecin militaire noue des relations qui vont dans le même sens. Il sympathise en particulier avec un jeune officier, du nom de Claude Batault, qui sait des choses que les autres ignorent. C’est lui qui le premier lui parle du général  de Gaulle  et de la France libre. Il est vrai que quelques journaux, le Progrès de Lyon, le Petit Provençal de Marseille, ont publié des extraits du fameux appel du 18 juin. Mais les propos de Batault ne se limitent pas à cette révélation. Il a d’autres sources d’information. Sur son conseil, Baumel se déplace jusqu’à Nice, où il rencontre un jeune intellectuel de droite, prisonnier deux fois évadé, du nom de Guillain de Bénouville. Ce jeune homme est membre d’un réseau d’origine anglaise créé sur la côte. Grâce à lui, le néophyte du mont Ventoux  découvre ce qu’est “un service de renseignements”.
Avant même d’avoir quitté l’armée, Jacques Baumel a déjà mis un pied dans la clandestinit

Tâtonnements

Rendu à la vie civile, il reprend ses études de médecine. Et il fréquente assidûment Belpeer, qui dirige un centre d’hébergement pour étudiants d’outre-mer.
Dans ce foyer, des informations que l’on ne trouve nulle part ailleurs circulent. On y apprend que nombreux sont ceux qui n’acceptent pas la défaite, nombreux sont ceux qui, en zone occupée, osent provoquer les Allemands.
Belpeer est un ami d’Emmanuel Mounier, le fondateur de la revue Esprit. Avec Belpeer, notre carabin aime à discuter du spiritualisme français, mais l’un et l’autre sentent bien que l’heure est venue d’engagements plus concrets. Aussi participent-ils ensemble à un séminaire de réflexion, organisé dans une école de cadres, à Uriage, un hameau de l’Isère. Ils y dorment dans des lits de fer, ils s’endurcissent le corps par la pratique intensive du sport. Ils y entendent des orateurs brillants, qui s’efforcent de concilier la rancœur qu’ils nourrissent contre les Allemands et l’esprit de la Révolution nationale que prêche Vichy. “C’était une tentative  absurde  qui  tenait du grand écart 3 .”  Ils s’en reviennent déçus.
Jacques Baumel reprend ses cours mais continue de fréquenter le centre cosmopolite de Belpeer. Il y rencontre un jeune lieutenant dénommé Aubry. On bavarde. Que penser de l’immense popularité du maréchal Pétain?
Douze millions de ses portraits seront vendus au public en 1941: près d’un par foyer... Sur son passage, les foules accourent et on lui donne les enfants à bénir - ou presque 4.” Certes, il a serré la main d’Hitler, à Montoire, mais depuis, il a renvoyé Laval : n’est-ce pas la preuve de son hostilité au nazisme? Ont-ils tellement tort, ces millions de Français qui pensent que Pétain et de Gaulle sont au fond complémentaires, le premier représentant “le bouclier” qui protège la vieille patrie, l’autre étant “l’épée” qui atteste de “la permanence de  l’esprit combattant” de notre peuple? 
Le jeune officier ne cache pas à son camarade qu’il diffuse des écrits clandestins destinés à répandre une opinion moins tiède, des bulletins nettement hostiles à l’armée d’occupation. L’étudiant se laisse convaincre; il accepte d’en fourrer quelques-uns dans sa serviette afin de les distribuer.
Par l’intermédiaire d’Aubry, Jacques Baumel est présenté à Henry Frenay. Prisonnier évadé, ce capitaine d’infanterie de l’armée d’armistice, âgé de 36 ans, commande en second la place de Marseille. Dès 1940, il a organisé un réseau de résistance à l’occupant, qui s’est rapidement étoffé.

“ Au fond, dit-il en substance à ses interlocuteurs, notre tâche immédiate, c’est de créer en France même un mouvement puissant contre les  Allemands. Ce  mouvement, je le vois  divisé en trois secteurs: le R.O.P.    (qui couvrira le recrutement, l’organisation et la propagande), le renseignement et le choc. Le jour venu,nous bouterons l’ennemi hors de France!  Nous serons les hommes et  les femmes du Mouvement de libération nationale 5.”
Jacques Baumel répond à cet appel. Il assiste aux réunions que Frenay organise chez le docteur Recordier, l’un des premiers résistants de Marseille.
Puis il prend le nom de Berneix pour accomplir les missions qui lui sont confiées, et devient “assez vite une sorte de cheville ouvrière entre la direction du mouvement et les réseaux de base.”
Désormais, Berneix milite, il a de moins en moins de temps pour fréquenter l’hôpital.

De l’engagement

L’une des meilleures pages de l’ouvrage de Jacques Baumel, Résister,  aborde ce problème :
“ En moins d’une année j’avais parcouru un chemin qui me semblait inouï quand parfois j’y songeais. (...) Aujourd’hui, quand je revois cela, quand j’essaie d’être le plus sincère possible sur mon engagement et sur l’époque où cet engagement s’est accompli, je suis bien obligé de m'avouer que le partage des eaux s'est fait de façon souvent mouvante. Pour beaucoup de jeunes gens de mon âge, il aura suffi d'une bonne, ou d'une mauvaise rencontre, pour que les choses basculent du bon côté, ou de l'autre. C'était une époque folle, pleine de gens affolés, effarés par la défaite, ayant perdu tous leurs repères. (...)
“J'ai assez dit combien la situation m'avait affolé, combien l'image de Pétain, par exemple, était encore pour moi une image brouillée, ambiguë, ambivalente, et j'ai dit aussi combien, “d'instinct“, elle ne me convenait pas, combien, “d'instinct”, je me suis senti plus à ma place aux réunions de Recordier ou de Belpeer qu'au salut au drapeau devant le buste du Maréchal. (...)  Et  la  vérité est sans doute au fond de cet  “instinct-là“, au fond de tout ce qui a pu le nourrir et le façonner. Cet instinct - on prononce en général le mot pour s'éviter de penser - est pourtant l'expression d'un système moral et philosophique, d'une façon de voir le monde et de se voir soi-même, d'une manière d'envisager la dignité humaine et de poser la question du salut 6 .”

Un jeune cadre de Combat

Le journaliste Claude Bourdet seconde le capitaine Frenay. Leur Mouvement de libération nationale  diffuse une publication intitulée Petites Ailes, puis Vérités . Lorsque le réseau Liberté  les rejoint,  Combat  devient  le nom du mouvement né de cette fusion et le nom du nouveau journal.
D’autres mouvements de résistance se créent et s’organisent dans la zone sud en 1941. Quand leurs structures sont en place, ils restent au nombre de trois, dont la diversité rappelle les clivages politiques d’avant-guerre. A gauche, on trouve le mouvement Libération, d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie. Le mouvement de Jean-Pierre Lévy, Franc-Tireur, compte de nombreux catholiques progressistes parmi ses membres. Combat, qui se cramponne au centre, se veut le moins politisé. 
Le Parti communiste n’intervient massivement dans la Résistance qu’après le 21 juin, date de l’invasion de l’U.R.S.S. par les armées du Führer.
Les trois formations dominantes ne sont pas à l’abri de l’esprit de chapelle. Elles sont rivales. Elles n’en collaborent pas moins, étant au service de la même cause. Elles espionnent les serviteurs de Vichy, filtrent les nouvelles de l’étranger, échangent des renseignements, et travaillent ensemble au noyautage de l’adminis-tration.
Adjoint d’Aubry, Baumel-Berneix participe à toutes ces activités. Avec foi, avec conviction, avec efficacité. Les missions qui lui sont confiées sont de plus en plus nombreuses. Il passe sa vie dans les trains, entre Marseille, Toulouse, Montpellier, Brive,  Cannes,  Nice, Perpignan, afin d’étendre et de consolider toujours davantage l‘implantation de Combat  en zone sud.
Frenay est un chef admirable, un organisateur de premier ordre. Pour bien servir, le jeune militant n’a qu’a obéir. Mais comment, à son âge, résister à l’occasion de se surpasser, en prenant une initiative, si folle soit-elle ?

Le 18 novembre, on annonce à Marseille le passage du général Weygand, qui a été ministre de la Défense nationale du gouvernement de Vichy, de juin à septembre 1940, avant d’être envoyé par Pétain en Afrique du nord, à titre de Délégué général.
Là-bas, Weygand a conclu avec les Américains des accords qui ont fortement déplu à Hitler. Ce que le Führer a fait savoir au Maréchal, qui lui a cédé, et a rappelé Weygand.
- Il ne faut pas qu’il aille plus loin que Marseille ! se dit Berneix.
Il sollicite une audience, l’obtient et du haut de ses 23 ans s’efforce de chapitrer le vieux soldat, alors âgé de 74 ans, et qui a été, au temps de sa plus grande gloire, l’adjoint de Foch.
“ J’étais en fait, raconte Jacques Baumel, venu lui demander, fort de toute ma candeur, de ne pas aller à Vichy, et lui dire que ce rappel n’était bon ni pour lui ni pour le pays, qu’il serait ou bien sanctionné, ce dont tout le monde parlait à mots couverts, ou bien associé à une entreprise néfaste, tandis que la place forte d’Afrique du Nord pouvait être, tenue par lui, un formidable pôle de résistance à l’Allemagne .
Le général écoute le jeune stratège, prend la peine de lui répondre patiemment et poursuit sa route,  -qui sera effectivement semée de nombreux déboires.
Après cette entrevue, Berneix n’est pas très fier de lui. Il a agi sans l’aval de ses chefs que sont Aubry, Bourdet, Frenay. Il ne recommencera pas. Il rentre dans le rang. Il reprend le chemin de fer, pour de nouvelles actions de propagande et de recrutement. Le mouvement auquel il appartient, parfaitement organisé, remarquablement efficace, tient lieu de modèle aux deux autres et les stimule. L’éditorial du premier numéro de Combat appelle à la lutte “contre l’Allemagne d’abord” et “contre quiconque pactisera avec elle.” En quelques mois, le tirage du journal passe de 5 000 à 10 000 exemplaires. Franc-Tireur, né presque en même temps,  participe également à cette “croisade de la vérité contre le mensonge, de la liberté contre l’esclavage” que lui propose son grand aîné. Le mouvement Combat est désormais une grosse machine, appelée à jouer un rôle considérable dans la libération de la France. Mais cette organisation requiert le plein temps de ceux qui la servent. C’est pourquoi Frenay démissionne de l’armée.

Et Baumel abandonne ses études de médecine.

La fin du double jeu

Aux mouvements de résistance de la zone sud correspondent, en zone occupée, des mouvements frères, qui pâtissent d’un contact plus direct avec l’ennemi.
Au début de l’année 1942, à la suite d’une trahison, le réseau Combat-Nord, créé à  l’initiative de Frenay,  est démantelé. Ses membres les plus actifs, au nombre de vingt-trois, sont emprisonnés, avant d’être déportés plus tard et pour la plupart exécutés. 
A quelque temps de là, une quarantaine de dirigeants de Combat-Sud sont arrêtés par la police de Vichy.
Est-ce une conséquence de ce qui s’est passé dans la zone nord? Une coïncidence, un imprudent jeune courrier du réseau sud s’étant laissé surprendre, porteur d’une liste non codée, donnant les adresses des principaux membres de l’organisation ?
Ce point restera une énigme.
Par chance, Frenay n’a pas été pris. Baumel échappe lui aussi à la rafle. Quant à Chevance, l’un des tout premiers compagnons de Frenay, il parvient à s’évader. Peu nombreux cependant sont les chefs du mouvement restés libres et, par mesure de prudence, ils évitent provisoirement de se rencontrer. Aussi Baumel est-il fort étonné lorsqu’il reçoit une invitation à une réunion du comité directeur de Combat.   Il  l’est  plus  encore d’y  rencontrer  Bertie Albrecht, qui comptait parmi ses camarades captifs. Le message que leur transmet cette grande résistante n’est pas pour le faire revenir de sa surprise.
Bertie Albrecht a été libérée par le chef de la police de Vichy, un certain Rollin, pour qu’elle fasse savoir à Frenay que ce Rollin souhaite s’entretenir avec lui.
“ Frenay, se souvient Baumel, avec son goût du risque et son désir de contribuer à sauver nos camarades arrêtés, était en fait, parmi nous, le plus décidé à accepter. Les autres membres du comité étaient souvent réticents, voire hostiles .”
Finalement, Frenay se rend à Vichy, rencontre Rollin, et non seulement lui, mais aussi Pucheu, le ministre de l’Intérieur, qui s’invite au débat. Ainsi se trouvent face à face, au début de l’année 1942, le premier policier de l’État français et le résistant de la zone non occupée le plus recherché par la police.
Pucheu, pourtant connu pour ses sentiments pro-allemands, tente de persuader Frenay de la fermeté du Maréchal face à l’occupant.  Il souhaite que Combat cesse ses attaques contre le gouvernement.
Frenay s’en tient à demander, mais vainement, que ses collaborateurs soient relâchés.
Aucune entente n’est possible entre ces deux hommes.
Pour Pucheu, Combat est bien une organisation dont le but a un caractère subversif. A ses yeux, Combat et les autres mouvements de même espèce ne rêvent que de dénoncer l’armistice et de reprendre les armes.
Pour Frenay, Pétain et ceux qui le servent penchent indubitablement vers une collaboration de plus en plus étroite avec l’ennemi.
Le temps des illusions, des compromis, des ambiguïtés est passé.
Entre la Résistance et Vichy, ce sera la guerre.

 

Notes

Chapitre  I - 2  (p. 19 à  26)
 1   Jean Lacouture,  De Gaulle, 1. Le rebelle, Paris,  Seuil, 1984 .
 2   J. Baumel,  Résister... op. cité. 
 3   Ibid. -
 4   J. Lacouture,  De Gaulle... op. cité.
 5   Pierre Bourget,  Les grandes énigmes de la Résistance (Naissance et unification de la Résistance), Genève, Éd. de Crémille, 1972.
 6   J. Baumel,  Résister... op. cité.

 

3 - Au cœur de l’action

Le vrai visage de Vichy

La confusion dans les esprits aura duré longtemps.
Au moment où Frenay espère encore qu’il pourra s’entendre avec Pucheu, un prisonnier évadé, âgé de 26 ans, François Mitterrand, occupe à Vichy un petit emploi au service de l’État français. Plus âgé que lui de 9 ans, Couve de Murville exerce à la même époque des fonctions de directeur au ministère des Finances du gouvernement de Pétain. Ce héros de la France libre, plus tard premier ministre du général de Gaulle, croira jusqu’à la fin de l’année 1942 que l’on peut, en servant le Maréchal, préparer une revanche sur les Allemands.
Peu à peu cependant les yeux vont se dessiller.
Au mois d’avril, cédant aux exigences d’Hitler, Pétain rappelle Laval, qui devient à la fois ministre des Affaires étrangères, de l’Intérieur et de l’Information.
Laval déclare ouvertement que sa politique est fondée sur la collaboration avec l’Allemagne. En zone nord, les attentats contre les soldats de l’armée d’occupation se multiplient. En conséquence, des otages, chaque mois plus nombreux, sont fusillés.
Au mois de juin,  dans un discours radiodiffusé, Laval “souhaite la victoire allemande parce que sans elle le bolchevisme s’établirait partout”, puis il annonce “la relève” : pour trois ouvriers français allant travailler en Allemagne, un soldat prisonnier sera libéré.
Le vieux maréchal, désabusé, doit s’effacer derrière son ministre qui détient effectivement tous les pouvoirs.
“Pour les milieux résistants, note Baumel, le masque était tombé. En une année à peine, la position de nos mouvements était passée d’une neutralité bienveillante à une critique de plus en plus acérée des compromissions du régime avec l’ennemi. L’hostilité franche viendrait bientôt .”
Les événements vont se précipiter.
Le 8 novembre, les Alliés débarquent en Algérie et au Maroc. Les troupes françaises de Giraud se joignent à eux. Hitler est furieux. Après avoir rencontré Laval à Munich, il donne à son armée l’ordre d’envahir la zone sud.
Mitterrand et bien d’autres comme lui quittent leur poste pour se précipiter vers la Résistance.
Le 27 novembre, l’armée d’armistice est dissoute. La flotte française de Toulon se saborde pour ne pas tomber aux mains de l’ennemi : 135 bâtiments coulent, dont le cuirassé Strasbourg.
Pétain pourrait alors s’envoler pour l’Algérie, comme le fera Couve de Murville, mais il choisit de rester à Vichy.


Secrétaire des M.U.R.
 

Ses collaborateurs les plus proches ayant été décimés par les rafles,  Frenay doit nommer de nouveaux responsables à la direction du mouvement. Baumel est alors prié d’aller à un rendez-vous secret que lui fixe un adjoint du chef de Combat.
“Nous devions nous rencontrer loin du centre ville, se souvient l’auteur de Résister, quelque part sur la Corniche, auprès de l’impressionnant monument à l’armée d’Orient en forme d’arc de triomphe. On ne pouvait rêver mieux pour déjouer toute surveillance : une vue panoramique à 18O° et une journée à ne pas mettre un mouchard dehors. Le mistral était d’une violence capable d’arracher les tuiles des maisons et la mer était déchaînée.”
Frenay est satisfait du travail qu’a déjà effectué Jacques Baumel. C’est pourquoi son envoyé lui propose de s’engager davantage, en acceptant un poste de permanent à la direction de Combat . Le numéro  un de l’organisation ayant l’intention de créer une instance de coordination des mouvements de la zone sud, il a besoin de nouveaux seconds .
Le jeune résistant, qui a déjà accepté tant de délicates missions, n’ignore pas quels dangers il va courir. Il sait qu’il y a “littéralement un gouffre entre le militantisme le plus décidé et la plongée en clandestinité”. Il cherche en vain des atermoiements...
“Mon interlocuteur se fit insistant, se souvient-il, et je demandai  quelques  jours de répit  pour  mettre  mes affaires en ordre. Il me fut accordé quarante-huit heures. Je pris finalement le parti de ne quasiment rien dire à personne, même pas à ma mère, et je m’évaporai de Marseille.  J’ai su plus  tard que ma “disparition” avait donné lieu à des interprétations aussi nombreuses que loufoques . ”

Commence alors pour l’exilé un vie tissée d’alertes, d’angoisses et de souffrances. L’occupant est partout. Méfiance...
Sans trop de difficulté, grâce à “son caractère fondamentalement solitaire” et à ce “fond protestant” qu’il reconnaît en lui, le jeune homme renonce à ces “agréments de la vie” qu’étaient à cette époque “les boîtes de nuit” et les bons “restaurants de marché noir”. Plus dure est la rupture avec les anciens amis, plus contraignante la décision de ne nouer aucune relation affective. “Le moins d’attaches possible, donc le moins de prises possible pour l’ennemi” : telle est la loi faite au résistant. Adieu le joyeux temps qu’a connu le dandy de vingt ans!  Le nouvel homme de l’ombre se défie “des rencontres de hasard” comme de  “l’aventure fugace” ou de la moindre “amourette”. Plus pénible encore : le clandestin doit se priver du réconfort de sa famille. “J’ai dû revoir furtivement mes parents deux ou trois fois durant toute la période de la guerre”, rapporte Jacques Baumel, et d’ajouter : “C’est sans doute l’une des raisons de ma survie . ”
Une autre raison, la chance. Celle qui, par exemple, en février 1942,  place entre lui et des Allemands prêts à l’appréhender un contrôleur de la S.N.C.F. courageux et sachant faire preuve de présence d’esprit.
La scène se passe dans le train, entre Lyon (Quartier général du Mouvement) et  Paris.
Les wagons sont bondés. Baumel transporte beaucoup d’argent, et des papiers compromettants. Lorsqu’il voit venir dans le couloir des agents de la police nazie, il se réfugie dans les toilettes. Peu après, les Allemands secouent la porte. Le contrôleur parviendra-t-il à les persuader qu’en raison du grand nombre de voyageurs cette porte a été condamnée? Les serviteurs de la Gestapo lancent des jurons dans leur langue aux rudes sonorités, ils malmènent la poignée de la porte, puis ils passent leur chemin... Ouf!... le voyageur clandestin a quelque peine à se remettre de  son émotion... Dans de semblables circonstances, tant de ses compagnons ont déjà perdu leur liberté... Tant de ses compagnons ont perdu leur vie, après avoir subi d’atroces tortures...
A maintes reprises, dans les trains, dans les hôtels, au détour d’une rue, Jacques Baumel frôlera les plus grands dangers. Il n’en réussit pas moins les différentes missions qui lui sont confiées. Il rencontre les dirigeants de Libération,  ceux de Franc-Tireur
En avril 1943, ces efforts trouvent leur récompense.
Frenay  atteint son but : il peut organiser la première réunion des Mouvements unis de Résistance (les M.U.R.)
Jacques Baumel y assiste, en tant que secrétaire général.
Il vient d’avoir vingt-cinq ans.  Il occupe désormais  un poste de première importance à la tête de l’action clandestine qui s’oppose à l’occupation de la France par l’Allemagne. 

La France libre

Jacques Baumel vient d’être affecté à la direction politique de Combat lorsqu’il est envoyé en mission à Paris, pour y rencontrer le colonel Rémy. Ce personnage, dont le vrai nom est Gilbert Renault, vient de Londres. C’est un agent de renseignements, qui appartient aux services du général de Gaulle. Il est courageux, fantasque, impétueux. Bien que ne cachant pas ses opinions de droite, et même d’extrême droite, il a pris contact avec le Front National pour la Libération du Territoire, une organisation communiste, à laquelle il a alloué une subvention d’un million de francs. Mais il se demande si d’autres mouvements, qui se battent contre l’occupant, ne sont pas animés par des courants de pensée différents. Baumel, ex-Berneix, devenu Brémond, est chargé “de lui présenter un tableau plus  réaliste de la Résistance en France 1.  ” 
Les deux hommes déjeunent dans un bon restaurant de la capitale, où les Allemands sont partout. Le jeune collaborateur de Frenay n’en mène pas large, car le bruyant agent du Général ne prend guère de précautions pour exprimer ses souhaits. Et que dit-il ? Qu’il faudra lui faire parvenir des cartes, sur lesquelles figureront les plans des terrains de parachutage et d’atterrissage discrets dont il aura besoin. Dans quel but? Afin  d’augmenter le nombre des postes de radio et le nombre des spécialistes susceptibles de les faire fonctionner, ce qui permettra de renforcer et d’améliorer les liens entre la France Libre et la Résistance.
En effet, tout reste à faire, ou presque.
Rémy est bien placé pour le dire, lui qui a été l’un des tout premiers agents de la colonie française réfugiée en Angleterre à reprendre contact avec le pays natal.
Près de vingt mois se sont écoulés depuis l’appel du dix-huit juin. De Gaulle a organisé le Conseil de défense de l’Empire, créé, avec les soldats éparpillés hors de France, les Forces Françaises Libres, qui se sont illustrées en attaquant la Syrie, dès juin 1941, aux côtés des troupes britanniques, mais il a aussi affronté Churchill après Mers el-Kébir, échoué dans une tentative de débarquement à Dakar, démêlé une affaire de trahison touchant l’un de ceux qui l’ont rejoint, le vice-amiral Muselier. Par ailleurs, ce chef de guerre, spécialiste des chars, auteur de la France et son armée, éprouve certaine gêne lorsqu’il lui faut apprécier les actions que peuvent entreprendre des résistants clandestins. Les méthodes de l’ombre ne sont pas du tout son fait. Ce qu’il veut, lui, c’est un corps militaire français qui comptera  parmi les vainqueurs des Allemands, quand sonnera l’heure de la Libération.
Cependant,  dès qu’il a été installé à Londres,  il a mis en place un service de renseignements, le 2e  bureau de son état-major, chargé de le tenir informé de ce qui se passe dans son “cher et vieux pays”. Pour diriger cet organisme, il a nommé un polytechnicien qui venait de le rejoindre, le lieutenant Dewavrin, plus connu sous le pseudonyme de Passy. Dès le mois de juillet 1940, celui-ci recrute des agents qu’il envoie en France. Le colonel Rémy est l’un des tout premiers. Au mois de décembre, toujours en 1940,  un officier de marine,  Estienne  d’Orves, débarque à  son  tour  et  crée  le  premier réseau  de  la France libre. Mais trahi par un des ses collaborateurs, il sera arrêté par les Allemands au début de l’année 1941, condamné à mort le 25 mai et fusillé le 29 août.
Passy, assisté de Rémy et de quelques autres compagnons non moins hardis, n’en poursuit pas moins sa tâche. Il développe le BCRA (Bureau central de renseignements et d’action). Grâce à ce service, de Gaulle est au courant de ce qui se passe sur le sol natal. Il apprend que les attentats contre les Allemands se multiplient, que les représailles sont terribles. Le 23 octobre 1941, il déclare, à la radio de Londres : “La guerre des Français doit être conduite par ceux qui en ont la charge, c’est à dire par moi-même et par le Comité national (...) Or, actuellement, la consigne que je donne pour le territoire occupé est de ne pas y tuer d’Allemands. Cela, pour une seule mais très bonne raison, c’est qu’il est, en ce moment, trop facile à l’ennemi de riposter par le massacre de nos combattants...” Par ces mots, le général “fait savoir aux combattants de l’intérieur qu’il se considère comme leur chef ”, notera Henri Noguères, l’historien de la Résistance 2 .
Bon nombre de clandestins ne l’entendent pas de cette oreille. Ils critiquent la consigne donnée. Parmi eux, on trouve Frenay, qui écrira plus tard : “Il est vraisemblable que de Gaulle a envisagé le risque de voir se camper face à lui une Résistance prétendant représenter la France et qui, aux yeux de l’opinion publique, avait le grand prestige de n’avoir pas cessé de vivre et de combattre sur le sol de la patrie 3  . ”
Le  BCRA  a créé des liens entre le  Comité de Londres et la Résistance de l’intérieur, mais le Général juge que la soudure doit être plus étroite. Il voudrait aussi une  meilleure cohésion des mouvements et des réseaux clandestins.  Aussi désigne-t-il Jean Moulin pour être le “rassembleur” de tous ceux qui combattent les Allemands.

 (Chapitre 3 : à suivre)

Pour la suite ---> retour au début, voir colonne de droite, cliquer Baumel I  ch 3- 5 

 

 

 

02.07.2008

BAUMEL III - 1

Jacques Baumel, biographie : Chapitre III - 1


 

TROISIÈME PARTIE

LE NOTABLE




1 - Entre Rueil et Paris

Promesses électorales

Rueil-Malmaison est une ville riche de son histoire.
En 860, Charles le Chauve fit don de “la villa de Rueil”, qui faisait partie du domaine royal, aux religieux de Saint-Denis.
Seigneur de Rueil, Richelieu y fit construire un superbe château, dont il ne reste que de minces vestiges. 
Napoléon passa par Rueil, Joséphine, Impératrice douairière, s’y retira, et, parmi tant de personnalités qui y vécurent, citons, par exemple, Jules Favre et Charles Floquet.
Mais Rueil, qui a pris le nom de Rueil-Malmaison en 1928, à l’initiative de Jean Bourguignon, conservateur du “Château et Musée de Malmaison”, n’est pas seulement une ville musée.
C’est, dans la banlieue ouest de Paris, à quelque 8 kilomètres à vol d’oiseau de la place Charles de Gaulle-Étoile, une commune moderne, la plus vaste des Hauts-de-Seine, peuplée de plus de  60 000 habitants.
La population rueilloise a doublé tous les cinquante ans au cours du XIXe siècle :
2 548 habitants en 1801, 5 253 en 1851, 11 013 en 1901.
Une première accélération se produit après la première guerre mondiale. Recensement de 1911 : 13 203 habitants.
De 1936 : 26 796 habitants.
La population a doublé en 25 ans.
Le recensement de 1946 dénombre 27 016 habitants; celui de 1962 : 55 228.  Ce n’est plus  en 50 ans,  ce n’est plus en 25 ans, c’est en 16 ans que double la population de Rueil-Malmaison. Les grands ensembles et la construction pavillonnaire se disputent les terres des maraîchers qui peu à peu disparaissent. La mise en place des équipements administratifs, scolaires et culturels a bien de la peine à suivre la croissance effrénée des logements.
En 1965, Marcel Pourtout, maire depuis 1947, a été réélu. Entre 1954 et 1962, il a dû faire face à un accroissement moyen annuel de la population de 2877 habitants. Entre 1962 et 1968, cette progression chute sensiblement et devient trois fois moins importante. Profitant de cette accalmie, la municipalité s’efforce de mieux équilibrer ses budgets de fonctionnement et d’investissements, soucieuse de répondre aux besoins les plus urgents mais aussi de tenir la promesse faite aux électeurs de ne pas augmenter les impôts locaux.
En 1970, elle s’enhardit jusqu’à décider la construction d’une piscine. La première pierre est posée le 17 octobre, alors que va commencer la campagne pour les élections municipales.

Pour le candidat Jacques Baumel, Secrétaire d’État auprès du Premier Ministre, mais aussi élu du canton de Rueil Sud, et maintenant Président du Conseil général des Hauts-de-Seine, le maire sortant est un obstacle.
Va-t-il se représenter? Comment l’en dissuader?
Tête de liste en 1965, le nom de Marcel Pourtout était suivi, sur les bulletins de vote, de neuf lignes de petits caractères serrés : Maire de Rueil-Malmaison, Président du Conseil Général (de Seine-et-Oise) de 1957 à 1960, Officier de la Légion d’honneur, Croix de Guerre 1914-1918, Officier des palmes académiques pour services rendus à l’École... pour ne citer que quelques éléments d’une riche nomenclature, qui s’achevait par l’indication de sa profession et son adresse : Carrossier, 37, avenue Paul-Doumer.
Dans sa séance du 2 novembre 1970, le Conseil municipal a donné son nom à une rue nouvelle, aménagée pour accéder à la piscine - hommage rarement rendu à un maire en exercice.
Que faire s’il sollicite un nouveau mandat?

Comme il hésite, on l’attaque, parfois insidieusement, parfois à la hussarde. On rappelle qu’il est né en 1894. Quel âge a-t-il donc? Faites le compte.  Certes, il s’est conduit en héros, au cours de la guerre 14-18, mais depuis la patrie a connu d’autres défenseurs. La roue tourne, il faut savoir céder la place aux jeunes.
Finalement, le vieux notable se rallie à son fringant rival et s’adresse à ses électeurs en ces termes :
“ Sollicité par de nombreux amis et après mûre réflexion,  j’ai consenti à participer à la nouvelle liste qui se présente à vos suffrages mais je vous le dis tout de suite pas pour être Maire. Ma présence parmi le nouveau Conseil Municipal pourra  encore être utile.
N’appartenant à aucun parti politique, j’ai toujours constitué des listes d’union pour l’administration de la ville. Cela seul compte et la bonne gestion a été mon plus grand programme. ”
Sur sa  Liste  d’Union  et  de  Progrès social,  Jacques Baumel inscrit donc, à la suite de son nom et de celui du Docteur Jean-Marie Toutain, conseiller sortant, député de Rueil,1 les noms de Marcel Pourtout et de quatre autres conseillers sortants. Puis viennent les nouveaux, dans l’ordre alphabétique. Ils représentent tous les quartiers de la ville, toutes les classes de la société et tous les âges. A noter par exemple, à côté de Marcel Pourtout (77 ans) “Maire sortant - Officier de la Légion d’Honneur”, André Cros “Jeune Cadre Industriel” et François Le Clec'h “Étudiant  - Président Action Personnes âgées”.
Deux listes représentent l’opposition.
La Liste d’Union démocratique est conduite par Michel Duffour, instituteur, candidat malheureux aux précédentes municipales et aux précédentes législatives, âgé maintenant de 30 ans, membre du PCF, conseiller général de Rueil Nord. Au nom de “la gauche unie”, Michel Duffour et les siens se battent pour que la Mairie ne soit pas “soumise à l’UDR”, dont le “premier dirigeant, M. Tomasini, veut bâillonner l’ORTF parce qu’il la trouve trop libre !  Lutter contre Baumel, c’est lutter aussi pour la défense des libertés.” Ils soulignent par ailleurs que “la liste présentée par l’UDR comporte de nombreux élus sortants” dont le bilan est désastreux. “M. Baumel disent-ils, déclare qu’il est le mieux placé pour créer à Rueil des  équipements sociaux.  C’est faux (...).   Avec  lui,  les impôts locaux augmenteraient vite car il est, comme tout l’UDR, un partisan acharné du transfert des charges vers les communes.”
La Liste Rueil-Demain, conduite par Michel Tamalet, ingénieur, membre de l’Équipe Nationale des GAM (Groupes d’action municipale) rassemble des “personnalités locales” (plutôt de gauche), mais “on n’y retrouve pas, au premier rang, des conseillers sortants prêts à dire : “Oui, M. Baumel”, pour ne pas perdre leur place (...) On   n’y retrouve  pas  non  plus  des  mystificateurs comme M. Duffour, qui croit faire illusion (quand il parle de gauche unie) avec, sur sa liste communiste, un seul socialiste, employé municipal de Suresnes et habitant Nanterre...”
Cette équipe promet aux électeurs les changements qu’ils attendent, “après 24 ans de conservatisme et de sous-équipement.”, sans s’abaisser à “pratiquer l’intoxication publicitaire qui consiste à “vendre un maire comme une poudre de lessive”.
Comment ce dernier trait pourrait-il toucher notre secrétaire d’État qui a, depuis longtemps, l’expérience de nombreuses campagnes électorales ?

Avec l’insistance qui convient et les moyens dont dispose un représentant du parti le plus puissant, Jacques Baumel promet aux électeurs une ville bien administrée, propre et bien tenue (20 kilomètres de trottoirs refaits dès 1971), une ville plus humaine, moderne, vivante, jeune, prospère, une ville sociale (des emplois pour tous, un programme de 1000 logements sociaux) .
Le 14 mars,  il obtient plus de 50% des voix. 2
Il n’y aura pas de second tour.

Le Président du Conseil général des Hauts-de-Seine, élu du canton de Rueil Sud, a consolidé son implantation locale en remportant une belle victoire.
Il lui reste à tenir ses promesses, dont celle-ci, qui figure parmi les premières : je serai un “Maire efficace, influent, présent tous les jours à la mairie”.
Tous les jours vraiment? Ce sera difficile.

Face au Parlement

Peu après ces élections, le 23 avril 1971, Jacques Baumel est à la tribune de l’Assemblée nationale, pour traiter de questions fort éloignées des problèmes que peut poser la voirie à Rueil-Malmaison.

Voici un extrait du compte-rendu de la séance :

M. le président. M. Krieg  demande à M. le Premier ministre s’il peut faire connaître au Parlement les conséquences que le Gouvernement devra tirer de la création entre l’Égypte, la Libye et la Syrie d’une  “Union des Républiques arabes”. Il serait en particulier désireux de savoir si le matériel militaire commandé par la Libye à la France 3 sera frappé d’embargo, ce pays devant être considéré dans le conflit du Moyen-Orient comme appartenant désormais “de jure” à la coalition arabe en lutte contre l’État d’Israël.
M. Jacques Baumel, secrétaire d’État auprès du Premier ministre. En l’état des informations parvenues au Gouvernement,  je tiens à dire à M. Krieg que l’union tripartite égypto-syro-libyenne n’aura d’existence juridique que le 1er septembre prochain, sous réserve d’approbation populaire dans les trois pays. Les informations dont nous disposons à ce sujet ne permettent pas de préjuger la portée exacte des modifications éventuelles de la personnalité internationale des États intéressés. Il est par conséquent prématuré de vouloir, dès aujourd'hui, apprécier cet éventuel fait nouveau compte tenu des engagements souscrits par la Libye.
M. le président. La parole est à M. Krie
M. Pierre-Charles Krieg. (rappelons qu'il est UDR)
Monsieur le secrétaire d'État. je vous prie de croire que j'ai apprécié particulièrement la concision de votre réponse mais que, sur le fond du problème, elle ne me paraît guère satisfaisante J'aurais en effet aimé (...) que vous puissiez fournir au Parlement des explications un peu plus précises ( ... ) Je m'étais  permis de poser au Gouvernement une question très simple (...) Cette question simple me paraissait appeler une réponse aussi simple, je regrette de ne l'avoir pas obtenue. (Très bien! très bien sur quelques bancs de l'union des démocrates pour la République)
M. Jacques-Philippe Vendroux . Très bien.  "
L'ironie de l'intervenant, de même que les approbations qui la suivent, donnent une idée du soutien mesuré que le premier parti de la majorité apporte à l'équipe de Chaban.
Au demeurant, Jacques Baumel a rarement à traiter devant l'Assemblée de problèmes touchant les relations internationales. Le ministre des affaires étrangères, Maurice Schumann, n'est-il pas assisté de deux secrétaires d'État, Yvon Bourges et Jean de Lipkowski?

Notre secrétaire d'État auprès du Premier ministre se voit plus souvent chargé de la prévention des accidents de la route. C'est ainsi que le 5 mai , il s'adresse aux députés pour "faire le point sur le très important problème de la sécurité routière", au terme d'études et de travaux qui ont duré un an.
“Pour la clarté de mon exposé, déclare-t-il, je préciserai le détail de l'action entreprise, en adoptant des subdivisions, classiques d'ailleurs pour tous les initiés, en examinant tour à tour les problèmes de l'infrastructure, des véhicules, des conducteurs, des secours aux blessés et, enfin, de l'information.”
Après avoir annoncé que “le ministère de l'équipement aura terminé dans les prochaines semaines l'opération consistant dans ia suppression de trois cents points noirs sur le territoire, à laquelle s'ajoutera la suppression de deux cents cinquante points noirs dans le programme de 1971”, il parle "du marquage axial et latéral" des routes, et de “la signalisation verticale”, en fonction  du trafic (supérieur à 6 000 véhicules par jour, ou compris entre 6 000 et 2 000... ou de plus de 1000...)
“Un très grand effort a été fait de ce point de vue , dit-il. Je ne veux pas, pour ne pas encombrer ce débat, en donner le détail mais je suis prêt à communiquer à M. Barberot (qui a posé la question) les renseignements qu'il pourrait souhaiter ( ... )
J'aborde maintenant le deuxième point de mon exposé général.
On a beaucoup parlé du contrôle technique périodique des véhicules (...) des mesures partielles, mais importantes ont déjà été prises (... ) un  projet de loi sera soumis à vos suffrages pour compléter la législation sur ce point 4."
Jacques Baumel traite ensuite de la limitation de vitesse, de l'aménagement intérieur des véhicules, de " la pose obligatoire des ceintures de sécurité sur les voitures neuves (...) A ce propos. note-t-il, je souligne au passage que, sur le plan international, les voitures françaises sont les plus sûres. ”
Ensuite, après le problème des conducteurs (alcoolémie, fichier, prévention, répression, permis de conduire). l'orateur aborde "un autre aspect de ce vaste panorama de la sécurité routière, celui du secours aux blessés “( ...)
" Vous permettrez au secrétaire d'État chargé spécialement de ces problèmes de profiter de l'occasion qui lui est offerte pour rendre hommage à toutes les équipes d'ambulanciers, d'infirmières, d'infirmiers, de médecins, de pompiers, de gendarmes et de membres des divers services de sécurité qui se dépensent sans compter sur nos routes pour essayer de lutter contre la mort. (Applaudissements.)
Sur sa lancée, Jacques Baumel attaque le dernier point de son grand discours :
"Notre mission d'information doit consister à persuader les automobilistes que les lois qui régissent la circulation automobile sont des lois scientifiques, qui exigent un comportement rationnel (...)”
Puis il conclut :
“ Ce plan ne fait que démarrer. Nous en sommes à un an d'expérimentation (... )
Mais je tiens à affirmer la volonté formelle du Gouvernement d'inscrire, parmi les priorités de son action, la lutte humanitaire pour défendre la vie des Français sur les routes de France.
(Applaudissements sur les bancs de l’union des démocrates pour la République, des républicains indépendants et du Groupe Progrès et démocratie moderne.) "
Quelle belle union, dans l'enthousiasme, des partis de la majorité! Voilà de quoi revigorer un secrétaire d'État et lui donner confiance en son destin.

Son intervention du 26 novembre, toujours devant les députés, témoigne de la diversité de ses travaux.
M. le président. M. Mainguy appelle l'attention de M. le Premier ministre sur les graves difficultés que connaissent de nombreuses imprimeries de labeur françaises (... )
M. Jacques Baumel, secrétaire d'État auprès du premier ministre. En réponse à la question orale posée par M. Mainguy, le Gouvernement tient à préciser que les difficultés que connaissent actuellement de nombreuses imprimeries de labeur retiennent particulièrement son attention ( ... ) 
Un ensemble de mesures est à l'étude tendant notamment à la restructuration du secteur, au développement de la recherche, à  la  rationalisation  des conditions  de production, à l'accroissement du taux d'utilisation des équipements par une meilleure coordination des travaux, enfin à l'aménagement des conditions d'application de la fiscalité .”
Au palais Bourbon, la réponse dilatoire fait partie des règles du jeu lorsque  “l'ordre du jour appelle les questions d'actualité”.

Mais Jacques Baumel ne parle pas, au nom du gouvernement, que devant les députés, il monte aussi à la tribune du Sénat. Le 25 avril 1972, il y "est entendu au cours du débat sur la question de M. Pierre-Christian Taittinger, ayant trait à une politique de prévention et de sécurité routière”.
Écoutons-le :
“Monsieur le président. mesdames, messieurs les sénateurs, je tiens d'abord à féliciter M. Pierre-Christian Taittinger pour sa très courageuse intervention (... ) Je voudrais lui dire que le Gouvernement - et tout particulièrement le Premier Ministre - est très conscient de la gravité croissante de cette affaire qui tend à devenir maintenant un problème de sécurité nationale, puisqu'il touche à la vie  et  à  la mort  de  chacune  et  de  chacun de  nos compatriotes (... ) L'homme qui vous parle est souvent accablé (par les bilans des accidents de la route)”
Quelles mesures prendre?
" Le problème de la sécurité routière (...) est extrêmement complexe avec une intrication entre les réactions humaines des conducteurs, les facteurs mécaniques, les problèmes d'environnement et les circonstances qui ont provoqué un accident, une espèce de tragédie antique avec ce caractère implacable qui peut surgir à tout instant. "
L'orateur traite ensuite longuement du permis de conduire, de la limitation des vitesses, d'une “volonté d'intervention plus sévère et de plus grande fermeté.”
“ J'ajoute enfin", note-t-il, “que tant M. Pierre-Christian Taittinger que le docteur Henriet ont su présenter d'une façon particulièrement saisissante et avec beaucoup de compétence qu’il apparaît de plus en plus que les solutions doivent être prises sur le plan européen (...)
Voilà les quelques éléments de réponse que je voulais faire aux interventions extrêmement riches, j’allais  dire de nos collègues...
M. le président . Il n'y a pas de mal, monsieur le secrétaire d'État.  Vous nous faites plaisir.
M. Jacques Baumel, secrétaire d'État. Je me fais surtout plaisir à moi-même. " (...)
La conclusion fait suite à ces congratulations : les pouvoirs publics poursuivront leurs efforts.

Le 5 mai 1972, de retour à l'Assemblée nationale Jacques Baumel répond (une fois encore) "aux questions orales avec débat de MM. Barberot, Ansquer, Dupuy, Tissandier et Chazelle relatives aux accidents de la route".
Ces députés donnent la preuve de leur connaissance approfondie du dossier :
“ Le choc que subit un véhicule percutant un arbre à 120 kilomètres/heures est comparable à celui qu'il subirait s'il tombait d'une hauteur de 84 mètres (...) En un dixième de seconde le cerveau dont le poids moyen est de 1,500 kilogramme pèse alors 33 kilogrammes à 80 kilomètres/heure(...) Les viscères, intestins, rate, ne subissent pas moins les effets de l'arrêt brutal en pleine vitesse, d'où des éclatements responsables d'hémorragies internes. Ces lésions réagissent l'une sur l'autre et ces associations lésionnelles ont le triste pouvoir en se potentialisant de donner aux polytraumatisés ce haut caractère de gravité (...)
A travers le bilan que je viens d'esquisser des morts et des douleurs, note enfin le dernier intervenant, j'aperçois cette immense cohorte des handicapés, avec six cent mille infirmes, souvent des jeunes condamnés à perpétuité. Que dire aussi de la perte économique qui se chiffre à  plusieurs milliards? (...) ”
La réponse du secrétaire d'État commence par quelques  chiffres : “ 174 morts et 5857 blessés dont 560  graves pour le week-end du 1er mai; 265 morts, 5266 blessés pour Pâques; plus de 16 000 morts en 1971...  5  “
Puis il se lance dans ce qu'il nomme lui-même "une énumération un peu longue et un peu ardue de différentes mesures prises par le Gouvernement dans les principaux secteurs de la sécurité routière.”
Pour conclure, il déclare que "les seules mesures techniques ne seront pas suffisantes (...) c'est le comportement des automobilistes, c'est à dire l'état d'esprit du public et, finalement, l'attitude des Français, qui dans une large mesure, permettra d'améliorer cette situation.
Tel est, en tout cas, le souhait du Gouvernement qui entend poursuivre l'action entreprise depuis deux ans et qui, se refusant à céder à l'abandon, veut la renforcer très prochainement, avec votre appui, en vue de maîtriser ce problème qui, manifestement, dans notre société industrielle moderne, est le revers de la médaille. (Applaudissements.)

A la mairie

Le 21 mars 1971, le conseil municipal de Rueil-Malmaison a consacré sa première séance à l'élection du maire et de ses adjoints.
Jacques Baumel a recueilli 36 voix sur 37 ( à déduire un bulletin blanc) et Marcel Pourtout a été élu premier adjoint.
Le nombre des adjoints est de 5 mais le maire, avec l'accord unanime des conseillers, fera le nécessaire pour qu'il soit porté à 8, compte tenu de la population de la commune (62 933 habitants au recensement de 1968).

Le 6 avril, 3 adjoints suppléants sont désignés en début de séance, puis l'ordre du jour est abordé  :
- Formation des commissions municipales.
- Acquisition d'un terrain rue Cramail pour construction d‘une école et d'une crèche.
Après que ces deux points ont été traités, si les conseillers pensent en avoir fini, c'est qu'ils connaissent mal leur nouveau maire. Les “questions diverses" qu'il leur soumet ne sont pas moins importantes que celles dont ils viennent de délibérer. Il s'agit en effet de renforcer le service d'accueil de la mairie, de créer une “boîte aux idées" et  de mettre en place deux mairies de quartier.
Le 28 juin, c'est avant d'aborder l'ordre du jour que M. le Maire propose la création de commissions extra-municipales, qui seront "des éléments permanents de participation de la population et des centres de dialogues actifs sur les différents projets” envisagés par la municipalité.
Proposition adoptée à l'unanimité. De même que c'est à l'unanimité que le conseil vote des projets de travaux touchant deux collèges (Martinets, Solférino), une maternelle (Jean Jaurès) et l'installation de bâtiments provisoires (10 classes supplémentaires) pour assurer une rentrée scolaire aussi bonne que possible.
Pour que  tous  les  conseillers  ne  soient pas  à l'unisson, il faut que le débat porte sur une "convention entre la ville et les écoles privées".  En voici le texte :
"Dans un souci d'équité en considérant l'aide considérable apportée à l'enseignement public, il est juste et nécessaire de s'occuper de l'enseignement privé. C'est la raison pour laquelle, dans le cadre de la loi Debré, il est décidé du principe d'une convention entre la ville et les écoles Saint-Charles et Notre-Dame."
Cette délibération est adoptée à l'unanimité moins deux abstentions, celle de M. Fabre, professeur de l'enseignement public, et celle de M. Bordillon, contrôleur des Postes.
Mais tout le Conseil se ressoude pour décider l'achat d'une propriété pour la création d'un centre aéré, l'ouverture d'une crèche, la construction de logements à loyers modérés, des travaux de voirie, d'aménagement des trottoirs, et, sur proposition de  M. le Maire, la modification du tableau du personnel communal par la création de 16 postes de direction et de plusieurs postes de commis, sténo-dactylographes, agents de bureau.
Sur tous ces points, tous les conseillers sont du même avis, le pic de l'opposition s'étant élevé, une seule fois, à deux abstentions. Le nouveau maire, Jacques Baumel, a les coudées franches, d'autant que Marcel Pourtout, ancien maire et toujours premier adjoint, n'assiste  pas à la séance.
Marcel Pourtout a été noté "excusé" (non représenté). Il en ira de même aux séances suivantes. On ne le verra plus à la mairie.

Dans sa séance du 28 octobre, la municipalité veut montrer que la priorité donnée à l'action sociale ne le cède en rien à la priorité scolaire.
Au cours de la précédente séance, le maire a informé le Conseil Municipal des demandes “concernant la protection du site de Malmaison, de la Jonchère et des abords de la forêt domaniale de Malmaison, En particulier de la requête adressée par l'Association pour la Sauvegarde de l'Humanisme dans l'Habitat qui suggère la réglementation tendant à conserver à ce site le caractère très “Résidentiel” qui le caractérise".
Dont acte.
Pour satisfaire ces “humanistes”, dans un certain secteur, les terrains de moins de 2500 m2 seront inconstructibles.
Mais la commune est vaste. Aussi Jacques Baumel est-il “heureux d'annoncer que la municipalité a lancé un programme de plus de 300 logements sociaux. Les premiers logements seront attribués en février ou mars 1972".
Dans les jours qui suivent, cette décision suscite un mouvement de protestation dans le quartier de Buzenval où doit être réalisée une première tranche de 202 logements. Pour convaincre ses  électeurs du bien fondé de son action, le nouveau maire n'hésite pas à les réunir, le soir, dans de modestes cafés. Et si l'un d'eux lui lance, sur un ton de fausset : "Que penseront ces pauvres gens que vous allez loger dans des tours donnant d'un côté sur le lycée, mais de l'autre sur le cimetière ?” Riposte immédiate : "On est mieux ici qu'en face, voilà ce qu'il penseront.”
Riche de l'expérience de nombreuses campagnes électorales, quel que soit son auditoire, M. le secrétaire d'État, à qui l'on donne du M. le Ministre dans sa circonscription, trouve toujours la bonne réplique pour confondre un éventuel contradicteur.
Il fera donc ce qu'il a promis, mais en sachant ménager la susceptibilité de ses administrés, ainsi qu'en témoigne cette délibération du conseil municipal  (séance du 17 décembre) :
" Fixation d'un C.O.S. (Coefficient d’Occupation des Sols) pour le quartier de Buzenval.
Des craintes s'étant manifestées de la part des habitants de ce quartier redoutant de voir à cette occasion densifier inconsidérément ce secteur de Rueil, la Commission Municipale de l'Urbanisme a étudié les problèmes posés et notamment le caractère exceptionnel de la réalisation d'un ensemble de 200 logements sociaux sur un terrain communal route de l'Empereur.
En soulignant le caractère d'extrême urgence de cette réalisation de logements sociaux attendus par un grand nombre de mal logés ou sans logis, la Commission a souligné que cette réalisation ne doit être qu'exceptionnelle dans ce quartier qui doit conserver sa vocation résidentielle. "
Quoi qu'il dise ou fasse, un élu n'oublie jamais que son action s'inscrit entre deux élections.

La démission de Chaban

Au début de l’année 1972, Jacques Baumel n’a pas pour unique préoccupation le logement social à Rueil-Malmaison. En tant que membre du gouvernement, il va, comme tous les ministres, participer à l’activité politique intense qui marque cette année-là le printemps, Georges Pompidou ayant décidé de procéder à un référendum sur l’Europe.
De quoi s’agit-il? De l’élargissement de la C.E.E. (Communauté Économique Européenne) à la Grande-Bretagne, l’Irlande, le Danemark et la Norvège.
Quelques conseillers du Président, Juillet tout particulièrement, sont hostiles à cette initiative, mais d’autres, comme Jacques Chirac, l’encouragent. Le référendum n’est-il pas un élément fondamental de la constitution de la Ve République, et, s’il est vrai que le précédent a échoué, entraînant le départ du Général, l’occasion est belle de réhabiliter cette procédure. Ce projet devrait ressouder la majorité présidentielle et agir bien au-delà, les centristes de l’opposition étant favorables à l’Europe, de même que les socialistes, qui sur ce point s’opposent aux communistes.
Le chef de l’État a bon espoir de semer la zizanie dans le camp de ses principaux adversaires et de bénéficier d’un véritable plébiscite. Juillet, qui prétend que les Français ne s’intéressent pas à la politique étrangère, se trompe assurément.
Annoncée le 16 mars, à l’occasion d’une conférence de presse, la consultation a lieu le 23 avril.
Le “oui” l’emporte, avec 67,71% des suffrages, mais c’est là un faux succès. Compte tenu du nombre considérable des abstentions et des bulletins nuls, le projet n’est accepté que par 36,11% des électeurs.
Juillet avait raison, le Président en convient. A Michel Jobert, secrétaire général de l’Élysée, il confie : “Inutile de raisonner. Pour moi, c’est un échec et un échec personnel” .
Le revers est d’autant plus sensible que les socialistes, favorables à l’Europe mais qui ont demandé aux  Français  de  s’abstenir, et les communistes, qui ont appelé à voter “non”, s’efforcent de concevoir un “Programme commun de gouvernement”. La gauche prépare activement les élections législatives qui auront lieu dans moins d’un an.
Georges Pompidou, bien que déjà sévèrement marqué par la maladie, n’est nullement décidé à leur laisser le champ libre. Il ne veut pas être celui qui inaugurera ce qui s’appellera plus tard la “cohabitation”.

De son côté, le Premier ministre tient également à redresser la barre, au moment même où il s’empêtre dans l’affaire de sa “feuille d’impôts”,  que publie Le Canard Enchaîné.
Chaban, dont le train de vie est enviable, ne paie pratiquement pas d’impôts. Certes, il n’est pas sorti des limites de la légalité, mais il bénéficie de “l’avoir fiscal”, un système de dégrèvement peu compatible avec ce que devrait être une “Nouvelle Société”.
Pour obtenir sa réhabilitation, et redorer en même temps le blason de l’État, il décide de solliciter la confiance de l’Assemblée nationale.
Au préalable, il lui faut obtenir l’aval du Président. Celui-ci ne le lui accorde que du bout des lèvres, assez peu convaincu semble-t-il par une argumentation tendant à montrer qu’un vote positif des députés effacerait le fiasco du référendum.
Le Premier ministre ne veut pas comprendre la portée de la réserve incluse dans les  termes du communiqué publié à l’issue du Conseil des ministres du 17 mai :
“ M. Chaban-Delmas a été autorisé à engager, s’il le jugeait utile,  la responsabilité du gouvernement .”
Les débats occupent les 23 et 24 mai. Le chef du gouvernement s’exprime  avec  éloquence,  pour  défendre son bilan et témoigner de sa fidélité au Président.
Les députés votent, et  “plébiscitent” le Premier ministre par 368 voix contre 96 et 6 abstentions.
Ainsi le féal triomphe là où le suzerain a échoué : voilà qui risque de mettre en péril le régime de la Ve République, fondé sur la prééminence du chef de l’État.
Le 27 juin, alors que François Mitterrand et Georges Marchais signent leur “programme commun”, Georges Pompidou annonce à Chaban son intention de procéder à un profond remaniement ministériel.
Le 5 juillet, à l’issue du Conseil des ministres, il déclare :
“ Messieurs, j’ai décidé de changer de gouvernement. Je demande à M. le Premier ministre de  me  remettre  officiellement sa démission. ”
La surprise est générale. Le lendemain, Le Monde fera sa une avec ces mots :
“C’était attendu depuis si longtemps qu’on ne s’y attendait plus”.
Jacques Chaban-Delmas s’incline devant la décision du chef de l’État, le remercie de l’aide qu’il lui a accordée durant trois ans et le soir même lui fait parvenir sa lettre de démission...
Dans les jours qui suivent, aux journalistes curieux de son avenir, il répond, avec cet entrain qui le caractérise, qu’il va s’occuper “beaucoup de Bordeaux” 6 .
Et Jacques Baumel de l’imiter. Il va pouvoir lui aussi s’occuper beaucoup de sa ville, Rueil-Malmaison.

Travaux de voirie et ambitieux projets

Pour améliorer la circulation, la municipalité a décidé, le 28 octobre 1971, de refaire la place Louis-François-Besche 7, à la jonction du boulevard Richelieu et de l’une des artères principales de la commune, la route de Saint-Cloud.  Le 17 décembre,  elle  s’est prononcée  pour l’acquisition, ”à l’amiable, ou à défaut par voie d’expropriation”, d’une propriété de 290 m2 environ, afin de procéder à “l’aménagement de cette place grâce aux crédits alloués par la Direction Départementale de l’Équipement” .
A la suite de ces travaux, “Monsieur le Maire propose au Conseil Municipal d’attribuer à une voie importante de la Ville la date historique du 18 Juin 1940.”
En vérité, Rueil-Malmaison n’a pas attendu qu’un Compagnon de la Libération soit à sa tête pour commémorer les grands événements de la dernière guerre et rendre hommage à ses héros et à ses martyrs. Le boulevard du Général de Gaulle prolonge les boulevards Joffre et Foch depuis 1945 (décision prise dès le 10 février, pour  “répondre à un vœu unanime de la population”).   
On peut également citer le boulevard Franklin-Roosevelt, la place du Général-Leclerc, la rue du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny, les places de Bir-Hakeim, de Stalingrad (celle-ci aujourd’hui disparue), sans oublier la rue d’Estienne d’Orves, l’avenue Gabriel Péri, la rue du commandant Louis Bouchet (tous trois fusillés par les Allemands).
Peu avant de se retirer, le 17 février 1970, Marcel Pourtout a donné à l’ancienne place des Docks le nom de place du Huit-Mai-1945, à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de la fin de la Deuxième guerre mondiale.
La proposition de Jacques Baumel faite au Conseil municipal ce 9 juin 1972  n’a donc rien qui puisse étonner.
Il poursuit en ces termes sa proposition : “Il a paru possible de retenir l’actuelle Route de Saint-Cloud  pour recevoir l’appellation de  : “Avenue du 18 juin 1940”.
C’est alors que ce manifeste le Docteur Magnin.
“ Je voterai ce projet,  dit-il, car  il n’y a pas  de temps à perdre si on veut l’inaugurer comme prévu le 17 juin prochain. Je déplore cependant que dans cette précipitation le jeu normal de l‘information, de la concertation et du dialogue, n’ait pu jouer. ”
Réplique immédiate de M. le Maire, qui n’admet pas qu’on lui parle sur ce ton :
“Mon cher collègue, je dois vous avouer qu’effectivement nous avons été pris un peu par le temps mais qu’il n’a pas été possible, compte tenu des délais qui nous restaient avant le 17 juin, de procéder peut-être à la concertation préalable. Mais pour une fois que nous imitons les anciens usages de l’ancienne Municipalité de l’ancien  Maire, ce n’est pas à vous (qui en faisiez partie) à nous le reprocher.”
La pointe finale traduit aussi une mauvaise humeur qui a sa source dans l’annonce que Jacques Baumel a dû faire en tout début de séance, à savoir :
“Monsieur le Maire informe le Conseil de la démission de M. Pourtout de ses fonctions d’Adjoint au Maire et de Conseiller municipal et exprime tous les regrets du Conseil devant cette décision. “
Le “Nouveau” ne pouvant plus se flatter du soutien de “l’ancien”, il n’hésite plus à le critiquer.
Quoi qu’il en soit, en dépit du murmure du docteur et de la vivacité de la riposte, la délibération est adoptée, comme d’habitude, à l’unanimité.
Désormais, c’est l’Avenue du 18 juin 1940  qui traverse la ville. Elle conduit à l’Avenue du Mont Valérien, par laquelle on accède au grandiose mémorial national de la Résistance, sculpté dans le flanc de la butte. 
Quel symbole! Que complétera plus tard, en 1980, une monumentale croix de Lorraine, érigée au milieu de la place Besche.
Toutefois, l’erreur serait de croire que Jacques Baumel, cacique du gaullisme, se complaît uniquement dans la commémoration des événements qui ont conduit à la Libération. Maintenant qu’il a plus de temps à consacrer à la mairie, il étudie de grands dossiers, qui engagent l’avenir de la commune. L’ouverture du collège Solférino, l’ouverture du Centre Culturel Edmond Rostand, la mise en place des mairies de quartiers pour une efficace délocalisation de la vie municipale, l’arrivée du RER en gare de Rueil 8 continuent de retenir toute son attention. Mais il travaille aussi  à la réorganisation des services municipaux (création de huit directions administratives) et, le 10 novembre, soumet au Conseil municipal un projet concernant la restructuration du “Cœur de la Ville” (construction d’un vaste parking souterrain  et de locaux annexes de la Mairie).
Toutes ces occupations ne l’empêchent pas, en cette fin d’année   1972  et au  début  de  l’année  suivante, de  participer ardemment à la campagne électorale en vue des élections législatives qui auront lieu en mars 1973.

Pour un nouveau mandat de député

Nombreux étaient ceux qui pensaient qu’Olivier Guichard succéderait à Chaban. Mais le Président a choisi Pierre Messmer, soldat intègre, surtout connu pour sa fidélité au Général. En compensation, Guichard a obtenu un important département regroupant l’équipement, le logement et l’aménagement du territoire. La nomination d’Edgar Faure à la tête d’un ministère des Affaires sociales représente la seule vraie nouveauté. Les autres grands portefeuilles n’ayant pas changé de main, dans un gouvernement réduit à trente membres (vingt ministres et dix secrétaires d’État), les gaullistes historiques ont tout lieu de se montrer satisfaits.
L’une des premières tâches du nouveau premier ministre sera de distribuer les investitures pour gagner les élections législatives. Sous son autorité, les trois partis de la majorité (l’UDR, les  RI et le CDP) 9 négocient laborieusement et parviennent à un accord : dans 430 circonscriptions sur 490, ils  présenteront  un  candidat unique, sous le sigle URP (Union des Républicains de Progrès).
Dans l’opposition, à gauche, les alliances sont plus faciles, communistes et socialistes disposant d’un  “Programme commun de gouvernement”, signé depuis le 27 juin.
Le  centre est particulièrement disputé. “La France souhaite être gouvernée au centre” s’est écrié Giscard, pour lancer sa campagne, ce qui est une façon de repousser sur sa droite les pompidoliens qu’il a rejoints. D’autres centristes, les “Réformateurs”, de Jean Lecanuet et Jean-Jacques Servan-Schreiber, défendront leurs couleurs sans promettre de se désister au second tour en faveur des candidats de la majorité.
Toutes les tendances, tous les partis figurent dans la palette des prétendants aux fonctions de député qui vont se soumettre aux  suffrages  des  électeurs de  la  8e  circonscription des Hauts-de-Seine,  le 4 mars 1973.
Mais quatre candidats, qui représentent les grandes formations, se détachent du lot .
Jacques Baumel, secrétaire d’État non reconduit, député sortant, membre influent de l’UDR, compte  parmi les 430 qui portent la cape URP. C’est une candidature qui va de soi. Il se présente à ses mandants comme “un élu efficace qui se multiplie pour vous” et déclare :
“Cher électeur, chère électrice. Permettez-moi de m’adresser à vous autrement que les autres candidats. Vous me connaissez bien depuis  six ans  comme député, conseiller général, maire  de Rueil, président du Conseil Général (le cumul des mandats est un élément valorisant mais, par modestie sans doute, il ne rappelle pas qu’il a été “ministre”).  Je  suis  certainement le  candidat  qui connaît le mieux vos problèmes et qui peut faire le plus pour vous.  Même ceux  qui  ne partagent  pas  mes  idées savent que je suis un élu efficace, compétent, sérieux, humain et libéral, toujours à la disposition de tous les électeurs et électrices, sans réserve ni parti pris.”
L’un des ses colistiers aux élections municipales, celui qui, à l’occasion, se permet d’élever une objection lors d’une réunion du Conseil à la mairie, ose rivaliser avec lui. Il s’agit du docteur Henri Magnin, qui porte les couleurs du Mouvement réformateur.
A gauche, le parti communiste présente à nouveau Michel Duffour, qui avait rassemblé 43% des voix au second tour des élections de 1967, ce qui lui permet d’affirmer qu’il est le mieux placé “pour garantir la réalisation du Programme Commun”.
Charles Ceccaldi-Raynaud, qui n’avait obtenu, en 1967, au premier tour, que 8% des voix pour le parti socialiste (contre près de 21% pour Michel Duffour) n’affronte pas cette fois-ci les électeurs de  Rueil-Malmaison,  Garches et Saint-Cloud. 10 
Un nouveau venu le remplace, un certain Jacques Fournier.
C’est lui qui se charge d’expliquer “ce que signifie... changer la vie... par la mise en œuvre du programme commun de la gauche”.
Ce candidat à peu près inconnu, originaire d’Algérie, mais qui habite à Saint-Cloud depuis 1957, lance une campagne qui le sortira vite de l’anonymat. D’immenses affiches répandent à travers la ville l’image de ses rouflaquettes, de ses cheveux un peu longs sur la nuque, de ses mèches en bataille sur le front. Au verso de sa profession de foi, les cinq points de son programme sont illustrés de cinq portraits qui donnent une idée de la variété de ses attitudes et de la richesse de sa gestuelle. Est-ce à dire que ce candidat est un m’as-tu vu, un plaisantin? 
Que non pas! Ces à-côtés de la campagne montrent seulement qu’il connaît les règles de la communication de masse. Jacques Fournier est un candidat sérieux. “Après des études de droit et de sciences politiques, il est passé par l’école nationale d’administration puis il est entré au Conseil d’État où il est actuellement Maître des requêtes.“ Âgé de 43 ans, marié, père de 3 enfants, ce bateleur est un “Ancien Chef des affaires sociales au commissariat général du Plan”. Il est aussi professeur à l’Institut d’Études politiques et l’auteur d’un ouvrage intitulé “Politique de l’Éducation”..
Et c’est lui qui crée la surprise du premier tour en devançant Michel Duffour. 11
Comme du côté du centre et de la droite, le docteur Magnin empêche Jacques  Baumel  d’être  élu  au premier  tour,  un  duel opposera le 11 mars 1973 le maire de Rueil au quasi-inconnu de Saint-Cloud . 12
Jacques Fournier, “socialiste, candidat de la Gauche et de tous les démocrates” conduit sa campagne du deuxième tour en s’abstenant “de toute attaque personnelle”, mais non sans déplorer que son adversaire “se refuse obstinément au débat public et contradictoire” qu’il lui a proposé.
Jacques Baumel, “candidat d’Union nationale antimarxiste”, “seul candidat de la liberté”, réplique en rappelant quelques points de son “Contrat de progrès”.
Cette confrontation intéresse les électeurs. Le 11 mars, la participation  est aussi bonne qu’au premier tour. Et le député sortant l’emporte largement avec plus de 55% des voix. 13
Belle victoire! A noter cependant qu’à Saint-Cloud, où Fournier habite et milite dans quelques associations, Baumel obtient 62,74% des suffrages,  alors  que dans  la ville dont il est maire, à Rueil-Malmaison, il n’en recueille que 51,77%. Voilà qui ne peut qu’aiguillonner son ardeur à mettre en œuvre et à mener à bonne fin ses nombreux et ambitieux projets municipaux.

A Levallois-Perret, où le député communiste Parfait Jans a récupéré son siège, la défaite de Charles Pasqua mérite d’être mentionnée, car cet influent gaulliste ne va pas pour autant quitter les Hauts-de-Seine, nous allons bientôt le retrouver.
Au niveau national, la majorité est toujours la majorité avec 263 sièges sur 490, mais son équilibre interne se trouve singulièrement modifié : l’UDR a perdu 89 élus; elle n’en compte plus que 184 et elle aura plus que jamais besoin du soutien des 54 RI (giscardiens) et des 25 centristes.

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Notes :

Chapitre  III - 1  (p.  137  à  0154)
1   Remplaçant de Jacques Baumel membre du gouvernement.
2   Résultats du premier tour, en date du 14 mars : Électeurs inscrits :32 080 .
    Votants : 22 983 . - Suffrages exprimés :22 498.
     Ont obtenu :
    Liste d’Union et de Progrès social (Jacques Baumel)  : 11 338 voix (50,40%)
    Liste d’Union Démocratique  (Michel Duffour)   :   6915 voix (30,74%)
    Rueil-Demain  (Michel Tamalet) :   4245 voix (18,86%)
3   Il s’agit d’avions “Mirage”. Le matériel militaire français a été frappé d’embargo pour Israël.
4   Le contrôle technique ne sera imposé que 25 ans plus tard, à compter du 1-1-1996.
5   Pour comparaison  :  1975 : 13 170 morts  -  1980 : 12 543   -  1990 : 10 289 - 2000 : 7 643  -  2002 : 7 242  -  2003 : 5 731 .-
      Jacques Baumel est en bonne place  parmi ceux qui ont contribué à cette amélioration
6   Arthur Conte,  Les premiers ministres de la Ve République, Paris , le Pré aux Clercs, 1986.
7   Cultivateur, maire de Rueil de 1919 à 1921.
8   L’inauguration, prévue pour le 2 octobre, n’aura pas lieu en raison d’une grève du  personnel.
9   RI : Républicains indépendants de Giscard d’Estaing .
      CDP : Centre Démocratie et Progrès de Pleven, Duhamel et Fontanet
10  Charles Ceccaldi-Raynaudl, après avoir changé de casaque, fera souche à Puteaux, dont il sera maire (RPR), puis sénateur-maire (RPR) durant plus de 30 ans. Sa fille Joelle sera son adjointe à la mairie, ensuite  députée suppléante  de Nicolas Sarkozy,  puis maire à son tour.
11   Fournier : 9 008 voix, 18,62%  .-  Duffour : 8 938 voix , 18,48% .
12  Baumel  : 19 632 voix, 40,60%  .-  Magnin  : 7 516 voix , 15,54%.
       ( Autres résultats :  Emmanuel Allot, FN 2,95% . -  Michel Combret, Ligue Communiste  2,O8% . - Martin Jacques, ”Extrême Centre”  1,72% )
13   Participation : 4 mars , 83, 29 % . -  11 mars : 83,08 % .
       Baumel :  26 111 voix , 55,12% , Fournier : 21 238 voix , 44,84%.



























 
































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