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02.07.2008
ÉPILOGUE
ÉPILOGUE
Dans son esquisse de typologie du personnel politique, Mattei Dogan, directeur de recherche au CNRS, distingue “l’amateur”, “l’héritier”, “le velléitaire”, “l’expert politisé”. “ Mais, dit-il, la variété la plus intéressante est l’homme politique professionnel qui se définit par quatre caractéristiques. D’abord une vocation précoce pour la politique. Ensuite une longue présence dans le forum politique, c’est à dire une longue carrière politique. Par ailleurs ses ressources proviennent essentiellement, voire exclusivement de nos jours, des fonctions politiques exercées. Enfin une compétence politique qui consiste dans de multiples qualités dont aucune n’a besoin d’être exceptionnelle, justement parce que beaucoup en sont requises : être présentable, bien parler, savoir négocier, cultiver le compromis, éviter l’arrogance, savoir prendre une décision fût-elle fondée sur l’intuition, et bien d’autres qualités-défauts... professionnels.” 1
On pourrait croire que l’auteur trace là le fidèle portrait de Jacques Baumel, d’autant que, dans la suite de son article, il souligne l’importance du “creuset de la Résistance” dans la sélection des élites politiques. “ Pendant plus d’un quart de siècle, entre 1945 et 1974, la majorité des ministres furent recrutés dans les rangs des anciens résistants actifs pendant la guerre .”
Au terme d’une longue et brillante carrière, au moment où il va se retirer, un 18 juin, le maire de Rueil fait paraître La liberté guidait nos pas, un ouvrage qui revient sur son Histoire secrète des années d’Occupation, 2 ouvrage paru cinq ans plus tôt. C’est dire assez si le magistrat municipal qui s’efface, comblé d’honneurs, ancien député, ancien président du Conseil Général, ancien ministre, ancien sénateur tient à rappeler que l’homme politique qu’il a été est né de la Résistance. La fréquentation d’Henri Frenay, de Jean Moulin, de Pierre Brossolette, de Claude Serreules, pour ne citer que ceux-là, et les chaudes empoignades qui animaient les réunions des MUR et du MLN ont formé le futur membre des Assemblées consultative et constituante.
“ Nous pensions trop à l’après-Libération, avoue-t-il. Au fond, nous étions des politiques, qui n’avaient rien à voir avec les responsables des anciens partis qu’ils exécraient, qui s’étaient bien sûr battus courageusement, mais qui n’en demeuraient pas moins, à leurs yeux, d’une espèce intermédiaire, quelque part entre le soldat et le militant .”
Durant ces années sombres, Jacques Baumel s’est forgé des convictions qui rejoignaient celles de Frenay, Soustelle et Capitant. Avec eux il a créé en 1945 l’UDSR, avec l’espoir d’en faire “un parti travailliste à la française”. Il a rencontré Gaston Defferre, Léon Blum; il a apprécié leur compagnie. “Pourquoi, lui lance un jour de Gaulle, n’adhérez-vous pas au parti socialiste, qui est le plus proche de vos idées de justice sociale?” Le jeune homme sursauta. Il aurait pu répondre : “Mon Général, comme vous je suis contre les socialistes parce qu’ils ne sont pas socialistes”. 3
Bientôt, après les discours de Bagneux, de Bruneval et de Strasbourg, va naître et se développer ce mouvement gaulliste dont l’ambition sera de submerger les partis. Mais ce n’était pas son seul but, précise Jacques Baumel. “ Si la vocation du Rassemblement était, au bout du compte, de changer les institutions, il n’en reste pas moins que les préoccupations sociales y tenaient une large place (...) Nous étions plusieurs au RPF à tenter de mettre en pratique nos aspirations à la justice sociale. Louis Vallon, Yvon Morandat, René Capitant, et moi-même plus modestement, avons été les artisans d’une doctrine sociale à défaut d’être socialiste”. 4
Lorsque le RPF atteint son apogée, on trouve derrière Soustelle, responsable de l’organisation générale et des affaires politiques, Malraux à la propagande, Bozel aux finances, et Baumel, qui est chargé des activités socioprofessionnelles.
A l’heure du bilan, en 1976, quand le Rassemblement devient RPR, les historiens notent que “ le poste de secrétaire général du mouvement gaulliste majoritaire a été occupé par 21 personnes : aucune d’entre elles ne vient de la droite; quatre d’entre elles viennent de la gauche (Jacques Soustelle, René Capitant, Jacques Baumel, Yves Guéna); une d’entre elles vient du centre laïc (Jacques Chaban-Delmas) ...etc. ”
Jacques Baumel accède-t-il au gouvernement de Chaban ? C’est pour soutenir la politique d’un homme qui déclare : “ Du socialisme, nous en faisons tous les jours...” “Il faut mettre l’économie au service de la société, et la société au service de l’Homme... Voilà ce que j’appelle le socialisme. Mais si l’on n’appelle pas cela “socialisme”, cela m’est complètement égal...” 5
A Marseille, où il à grandi, Jacques Baumel s’est joint à des équipes caritatives qui tentaient de pallier les insuffisances de la protection sociale. Sous l’Occupation, il a rêvé d’une France plus juste. A la Libération, il s’est battu, au service du Général, pour que son rêve devienne réalité. Par la suite, à travers les aléas de la vie politique, il est resté fidèle à cet idéal, lançant à Rueil, après avoir conquis la mairie, un projet de logements sociaux, et, trente-trois ans plus tard, n’acceptant de céder cette mairie qu’à un ancien chabaniste, Patrick Ollier, qui fut jeune membre de l’équipe de la “Nouvelle société” et qui “se définit comme un gaulliste social”. 6
En vérité, ce qui fait la cohérence et l’unité de la position politique de Jacques Baumel, c’est sa fidélité au gaullisme, dont l’orientation a souvent laissé les analystes perplexes. Le RPF détestait les partis, mais à trop vouloir les supplanter, et à droite et à gauche, il a échoué. L’UNR, au lendemain de sa mémorable victoire de 1958, a eu quelque peine à installer ses fortes troupes à l’Assemblée. Où se placer? A droite ou à gauche du MRP? “La solution retenue consistera à faire siéger les députés MRP dans les travées du haut; le groupe sera ceinturé par le groupe UNR.” 7 Mais cette ambiguïté, qui marquera tous les partis héritiers du RPF, n’embarrassera jamais l’ancien secrétaire général du mouvement fondateur, ex-secrétaire général des MUR et compagnon de Moulin.
Pour un gaulliste historique, l’unique référence, c’est de Gaulle. Lequel n’était ni de droite ni de gauche, comment est-ce possible? “ Peut-on déceler chez le Général une empreinte marquée des jésuites (ses professeurs) ? s’interroge Olivier Guichard. Je me garderai de jeux d’idées trop faciles. La distinction, si nette dans l’esprit gaullien, entre les rares principes, auxquels tout doit être sacrifié, et leur application, mouvant avec les circonstances, peut devoir cependant quelque chose à ses maîtres .”
A travers le Général, l’influence des congréganistes se serait-elle étendue jusqu’à ses disciples? Aurait-elle finalement touché Jacques Baumel, alors que son départ dans la vie avait été marqué par une éducation “strictement laïque” et “une certaine influence protestante”?
Sachons écouter la leçon d’Olivier Guichard, gardons-nous des “jeux d’idées trop faciles”, ce qui n’empêche pas de noter chez les plus fidèles adeptes du gaullisme et de son promoteur une remarquable aptitude à s’adapter aux “circonstances”, au nom du pragmatisme, - les mauvaises langues diraient de l’opportunisme.
C’est ainsi que Jacques Baumel, et avec lui la plupart des gaullistes historiques issus de la Résistance, ont accepté que Pompidou, qui n’était pas des leurs, succède à de Gaulle, puis que les néo-gaullistes s’emparent du Rassemblement et en fassent un parti de droite.
C’est dans ces conditions que Jacques Baumel a vu s’éloigner du chemin qu’il suivait les hautes figures de Frenay et de Soustelle, dont il était si proche, le premier parce qu’il refusait de céder aux exigences de la politique politicienne, le second par fidélité à une France qui allait de Dunkerque à Tamanrasset. Ces hommes de grande valeur, fort différents l’un de l’autre, ont connu l’un et l’autre des déboires électoraux pour avoir refusé de se soumettre aux règles de la “profession politique”.
Jacques Baumel au contraire, après une incursion dans le secteur privé durant “l’exil intérieur” du Général, a réussi une carrière politique exemplaire, élu sénateur dans les rangs de l’UNR-UDT (parti dont il devient le secrétaire général), puis député, conseiller général, secrétaire d’État, président du Conseil Général des Hauts-de-Seine, maire de Rueil-Malmaison dans les rangs de l’UDR, et, dans les rangs du RPR, réélu député-maire et Président du Conseil Général.
Compagnon de la Libération, il a contribué à l’évolution du mouvement gaulliste. Par esprit de discipline, il en a accepté parfois ce qu’il considérait comme des déviances. Il a même, au nom de l’Union, conclu localement des alliances jugées peu orthodoxes par quelques dirigeants de son parti. Mais ces concessions aux circonstances, ce pragmatisme inspiré de son maître à penser, n’ont jamais compromis son attachement à des “principes”. Sans se préoccuper de l’opinion du corps électoral dont son avenir dépendait, il a approuvé les ultimes essais nucléaires, il a tenté de s’opposer aux lois sur l’avortement, à la suppression sans condition de la peine de mort et il a dit non au traité de Maastricht, non au quinquennat.
Cette attitude gaullienne, faite de rigueur et de souplesse, au service d’Une certaine idée de la France 8, lui a permis, durant quarante-cinq ans, d’assumer de multiples mandats électifs, après tant de victoires électorales que leur évocation devient vite lassante.
Mais la carrière de Jacques Baumel, d’une remarquable densité, ne s’est pas écoulée comme un long fleuve tranquille.
“ Nos rendez-vous étaient toujours rapides, rapporte François Le Clec’h, Maire adjoint. En quelques minutes, la route était tracée, les consignes étaient claires. Le temps a toujours représenté pour lui un écueil qu’il fallait déjouer en permanence.”
Quant à Didier Ducros, directeur général adjoint des Services de la Ville, il rapporte cette saynète, qui se joue avant une “réunion avec les associations”.
(M. le Maire ) me dit : “ Bon, alors ce soir nous rencontrons les associations sportives”. Je lui réponds : “Non, ce sont les associations caritatives”. Eh bien il a fait un discours parfait sur le travail des associations... caritatives, complètement improvisé, sans jamais se tromper une seule fois! ”
Et dire qu’une heure plus tôt il participait peut-être, à l’Assemblée, à une discussion touchant la Défense nationale et l’équilibre du Monde.
Les deux citations qui précèdent sont empruntées aux chaleureux témoignages de sympathie du 18 juin 2004. Du côté de l’opposition, on relève aisément d’innombrables critiques qui rejoignent ces louanges. Les partis de gauche lui ont sans cesse réclamé plus de démocratie, un dialogue plus ouvert, des discussions plus nombreuses.
“ J’ai créé huit “villages”, leur répliquait Jacques Baumel, une mairie proche des citoyens grâce à des Conseils de quartier et des équipement de proximité. Moi-même, de temps en temps, je reste personnellement au téléphone à la disposition des administrés, et je le fais savoir par l’intermédiaire de Rueil infos et en distribuant des tracts dans toutes les boîtes aux lettres .”
“ Le maire possède une rare qualité, proteste le groupe Rueil Vert Demain, sa capacité à faire gober un mensonge éhonté aux Rueillois crédules .”
En vérité, il n’est guère douteux que le temps a parfois représenté un “écueil” pour celui qui a été, durant de longues années, Secrétaire d’État puis Député, et en même temps Président du Conseil Général d’un département particulièrement riche et peuplé, et en même temps Maire d’une grande ville.
En 1997, Christiane Maulion, son adversaire aux législatives, déclare : “ Parmi les nombreuses mesures prévues (pour réconcilier le citoyen et la politique) nous signalons l’importance du non cumul des mandats .”
Un avis, notons le au passage, nettement moins abrupt que celui que Jacques Baumel aurait pu recueillir dans son camp où, Francis Mer, Ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie, répondant à une question portant sur “les professionnels de l’élection” ( expression vipérine ), répond : ”La politique ne devrait pas être un métier à vie”. 9 Ce que pense également François Léotard, qui prêche par l’exemple
Une nouvelle loi viendra-t-elle renforcer celles qui ont déjà limité le cumul des mandats ? Une revalorisation des indemnités versées aux maires en supprimera-t-elle les mobiles financiers ? Les parlementaires sont unanimes pour juger ces indemnités insuffisantes 10 et, lors d’un débat portant sur ce sujet, André Santini s’est exclamé : “ Votre politique misérabiliste incitera aux cumuls! Mais comme dans le même temps vous souhaitez les limiter, l’aboutissement naturel de votre action sera la mise en place d’une classe politique au rabais .”
Parole d’orfèvre, qui ne clôt pas le débat, tant s’en faut ! Jusqu’à quel point faut-il majorer le traitement du maire ? Quelles fonctions électives sont incompatibles ? Le maire d’Issy-les-Moulineaux, fort connu depuis de longues années dans les couloirs de l’Assemblée pour ses bons mots et son franc-parler, accepterait-il la proposition de son collègue de l’Aisne, René Dosière :
“ En premier lieu, interdire tout cumul de mandat (...) En second lieu, limiter la durée de la carrière politique à deux mandats, soit une douzaine d’années .” 11
Pour prix de sa position, René Dosière, socialiste, a perdu la présidence du conseil régional de Picardie au profit d’un autre socialiste, car les pratiquants du cumul sont aussi nombreux dans tous les partis. Ce sont eux qui les dirigent, ils en sont les éléments les plus influents, les plus brillants, les meilleurs.
On ne saurait donc, au moment où il se retire du “forum politique”, faire grief à Jacques Baumel d’avoir cumulé les mandats comme la plupart des dirigeants, de droite et de gauche, les plus éminents de la Ve République.
Homme politique professionnel typique du XXe siècle, allant de campagne électorale en campagne électorale sans cesse pressé par le temps, il a su, quand il le fallait, “ prendre une décision fût-elle fondée sur l’intuition ” et en toute circonstance faire preuve de ce que Mattei Dogan appelle “d’autres qualités-défauts... professionnels”.
Que ses successeurs du XXIe siècle mettent en place s’ils le souhaitent une VIe République!
Lui, il a tenu sans faiblir sa place dans un gouvernement qui a sincèrement travaillé à l’avènement d’une “Nouvelle Société” et il a réussi, au cours de cette mandature, à gagner la présidence du Conseil Général des Hauts-de-Seine et la mairie de Rueil-Malmaison.
Il a été un bon parlementaire, la confiance constante de ses électeurs en témoigne, même si la qualité et l’efficacité du travail législatif d’un député-maire est plus difficile à évaluer que l’action qu’il mène dans sa commune.
Cette action, Jacques Baumel la résume en ces termes, placés en exergue de l’un de ses derniers éditoriaux 12 : “ Tous les esprits, qu’ils nous soient favorables ou non, ne peuvent contester que l’essentiel, l’indispensable et l’utile ont été réalisés au profit de tous les Rueillois, jeunes, adultes ou seniors .” En vérité, bon nombre d’entre eux jugeront euphémique cette esquisse de bilan : trente mille arbres plantés et une superbe médiathèque au fronton de laquelle figure son nom, sans parler des crèches, des écoles, des centres culturels, des musées, du stadium, des parcs et de la Coulée verte, prouvent à leurs yeux qu’il pèche parfois par excès de modestie.
Jacques Baumel a été un grand maire, dont Rueil se souviendra. Durant trente-trois ans, il a travaillé sans relâche à la transformation de la ville, il en a fait une cité moderne, tout en participant activement à la mise en place d’un nouveau département, les Hauts-de-Seine, sans renoncer jamais à ses fonctions de parlementaire.
Mais au terme de sa prestigieuse carrière, c’est vers un plus lointain passé qu’il porte son regard. Au cours des dernières années, il a trouvé le temps - un temps dont il connaît le prix - à l’écriture de ses Mémoires. Deux de ces ouvrages, ceux qu’il consacre à son combat pour la Libération, s’achèvent sur l’image du grandiose mémorial national de la Résistance, adossé au flanc du Mont Valérien, à quelques pas de la clairière où furent fusillés plus de 4500 martyrs.
Au centre de la paroi de grès rose des Vosges, ornée de seize hauts-reliefs en bronze, se dresse une grande croix de Lorraine. Au pied de la croix brûle une flamme. Sous les branches de la croix, deux portes donnent accès à une crypte où reposent les corps de seize héros tombés entre 1939 et 1945. Ils représentent tous ceux qui sont morts au cours de la campagne 1939-1940, au nom de la France Libre, au service de la Résistance et dans les camps de déportation.
Seize corps occupent seize caveaux.
Mais un dix-septième est vide. Le caveau numéro 9.
Évoquant ce lieu, et parlant de lui et de ses pairs, Jacques Baumel raconte :
“ Chaque année, de plus en plus clairsemés, quelques compagnons de la Libération, portant leur croix au ruban vert et noir, couleurs d’espoir et de deuil, montent, au garde-à-vous, une ultime garde d’honneur.
Le dernier d’entre eux occupera le tombeau laissé vide pour lui.”
Puisse Jacques Baumel être celui-là.
Il en est digne.
Et faire ce vœu, c’est lui souhaiter, pour une heureuse retraite, une très longue vie.
Fin de ce livre.
Il a été publié en novembre 2005
"Jacques Baumel est décédé le 17 février 2006 à Rueil-Malmaison. Il est inhumé à Fourneville dans le Calvados."
(Biographies des Compagnons de la Libération, sur le Web.)
On pourrait croire que l’auteur trace là le fidèle portrait de Jacques Baumel, d’autant que, dans la suite de son article, il souligne l’importance du “creuset de la Résistance” dans la sélection des élites politiques. “ Pendant plus d’un quart de siècle, entre 1945 et 1974, la majorité des ministres furent recrutés dans les rangs des anciens résistants actifs pendant la guerre .”
Au terme d’une longue et brillante carrière, au moment où il va se retirer, un 18 juin, le maire de Rueil fait paraître La liberté guidait nos pas, un ouvrage qui revient sur son Histoire secrète des années d’Occupation, 2 ouvrage paru cinq ans plus tôt. C’est dire assez si le magistrat municipal qui s’efface, comblé d’honneurs, ancien député, ancien président du Conseil Général, ancien ministre, ancien sénateur tient à rappeler que l’homme politique qu’il a été est né de la Résistance. La fréquentation d’Henri Frenay, de Jean Moulin, de Pierre Brossolette, de Claude Serreules, pour ne citer que ceux-là, et les chaudes empoignades qui animaient les réunions des MUR et du MLN ont formé le futur membre des Assemblées consultative et constituante.
“ Nous pensions trop à l’après-Libération, avoue-t-il. Au fond, nous étions des politiques, qui n’avaient rien à voir avec les responsables des anciens partis qu’ils exécraient, qui s’étaient bien sûr battus courageusement, mais qui n’en demeuraient pas moins, à leurs yeux, d’une espèce intermédiaire, quelque part entre le soldat et le militant .”
Durant ces années sombres, Jacques Baumel s’est forgé des convictions qui rejoignaient celles de Frenay, Soustelle et Capitant. Avec eux il a créé en 1945 l’UDSR, avec l’espoir d’en faire “un parti travailliste à la française”. Il a rencontré Gaston Defferre, Léon Blum; il a apprécié leur compagnie. “Pourquoi, lui lance un jour de Gaulle, n’adhérez-vous pas au parti socialiste, qui est le plus proche de vos idées de justice sociale?” Le jeune homme sursauta. Il aurait pu répondre : “Mon Général, comme vous je suis contre les socialistes parce qu’ils ne sont pas socialistes”. 3
Bientôt, après les discours de Bagneux, de Bruneval et de Strasbourg, va naître et se développer ce mouvement gaulliste dont l’ambition sera de submerger les partis. Mais ce n’était pas son seul but, précise Jacques Baumel. “ Si la vocation du Rassemblement était, au bout du compte, de changer les institutions, il n’en reste pas moins que les préoccupations sociales y tenaient une large place (...) Nous étions plusieurs au RPF à tenter de mettre en pratique nos aspirations à la justice sociale. Louis Vallon, Yvon Morandat, René Capitant, et moi-même plus modestement, avons été les artisans d’une doctrine sociale à défaut d’être socialiste”. 4
Lorsque le RPF atteint son apogée, on trouve derrière Soustelle, responsable de l’organisation générale et des affaires politiques, Malraux à la propagande, Bozel aux finances, et Baumel, qui est chargé des activités socioprofessionnelles.
A l’heure du bilan, en 1976, quand le Rassemblement devient RPR, les historiens notent que “ le poste de secrétaire général du mouvement gaulliste majoritaire a été occupé par 21 personnes : aucune d’entre elles ne vient de la droite; quatre d’entre elles viennent de la gauche (Jacques Soustelle, René Capitant, Jacques Baumel, Yves Guéna); une d’entre elles vient du centre laïc (Jacques Chaban-Delmas) ...etc. ”
Jacques Baumel accède-t-il au gouvernement de Chaban ? C’est pour soutenir la politique d’un homme qui déclare : “ Du socialisme, nous en faisons tous les jours...” “Il faut mettre l’économie au service de la société, et la société au service de l’Homme... Voilà ce que j’appelle le socialisme. Mais si l’on n’appelle pas cela “socialisme”, cela m’est complètement égal...” 5
A Marseille, où il à grandi, Jacques Baumel s’est joint à des équipes caritatives qui tentaient de pallier les insuffisances de la protection sociale. Sous l’Occupation, il a rêvé d’une France plus juste. A la Libération, il s’est battu, au service du Général, pour que son rêve devienne réalité. Par la suite, à travers les aléas de la vie politique, il est resté fidèle à cet idéal, lançant à Rueil, après avoir conquis la mairie, un projet de logements sociaux, et, trente-trois ans plus tard, n’acceptant de céder cette mairie qu’à un ancien chabaniste, Patrick Ollier, qui fut jeune membre de l’équipe de la “Nouvelle société” et qui “se définit comme un gaulliste social”. 6
En vérité, ce qui fait la cohérence et l’unité de la position politique de Jacques Baumel, c’est sa fidélité au gaullisme, dont l’orientation a souvent laissé les analystes perplexes. Le RPF détestait les partis, mais à trop vouloir les supplanter, et à droite et à gauche, il a échoué. L’UNR, au lendemain de sa mémorable victoire de 1958, a eu quelque peine à installer ses fortes troupes à l’Assemblée. Où se placer? A droite ou à gauche du MRP? “La solution retenue consistera à faire siéger les députés MRP dans les travées du haut; le groupe sera ceinturé par le groupe UNR.” 7 Mais cette ambiguïté, qui marquera tous les partis héritiers du RPF, n’embarrassera jamais l’ancien secrétaire général du mouvement fondateur, ex-secrétaire général des MUR et compagnon de Moulin.
Pour un gaulliste historique, l’unique référence, c’est de Gaulle. Lequel n’était ni de droite ni de gauche, comment est-ce possible? “ Peut-on déceler chez le Général une empreinte marquée des jésuites (ses professeurs) ? s’interroge Olivier Guichard. Je me garderai de jeux d’idées trop faciles. La distinction, si nette dans l’esprit gaullien, entre les rares principes, auxquels tout doit être sacrifié, et leur application, mouvant avec les circonstances, peut devoir cependant quelque chose à ses maîtres .”
A travers le Général, l’influence des congréganistes se serait-elle étendue jusqu’à ses disciples? Aurait-elle finalement touché Jacques Baumel, alors que son départ dans la vie avait été marqué par une éducation “strictement laïque” et “une certaine influence protestante”?
Sachons écouter la leçon d’Olivier Guichard, gardons-nous des “jeux d’idées trop faciles”, ce qui n’empêche pas de noter chez les plus fidèles adeptes du gaullisme et de son promoteur une remarquable aptitude à s’adapter aux “circonstances”, au nom du pragmatisme, - les mauvaises langues diraient de l’opportunisme.
C’est ainsi que Jacques Baumel, et avec lui la plupart des gaullistes historiques issus de la Résistance, ont accepté que Pompidou, qui n’était pas des leurs, succède à de Gaulle, puis que les néo-gaullistes s’emparent du Rassemblement et en fassent un parti de droite.
C’est dans ces conditions que Jacques Baumel a vu s’éloigner du chemin qu’il suivait les hautes figures de Frenay et de Soustelle, dont il était si proche, le premier parce qu’il refusait de céder aux exigences de la politique politicienne, le second par fidélité à une France qui allait de Dunkerque à Tamanrasset. Ces hommes de grande valeur, fort différents l’un de l’autre, ont connu l’un et l’autre des déboires électoraux pour avoir refusé de se soumettre aux règles de la “profession politique”.
Jacques Baumel au contraire, après une incursion dans le secteur privé durant “l’exil intérieur” du Général, a réussi une carrière politique exemplaire, élu sénateur dans les rangs de l’UNR-UDT (parti dont il devient le secrétaire général), puis député, conseiller général, secrétaire d’État, président du Conseil Général des Hauts-de-Seine, maire de Rueil-Malmaison dans les rangs de l’UDR, et, dans les rangs du RPR, réélu député-maire et Président du Conseil Général.
Compagnon de la Libération, il a contribué à l’évolution du mouvement gaulliste. Par esprit de discipline, il en a accepté parfois ce qu’il considérait comme des déviances. Il a même, au nom de l’Union, conclu localement des alliances jugées peu orthodoxes par quelques dirigeants de son parti. Mais ces concessions aux circonstances, ce pragmatisme inspiré de son maître à penser, n’ont jamais compromis son attachement à des “principes”. Sans se préoccuper de l’opinion du corps électoral dont son avenir dépendait, il a approuvé les ultimes essais nucléaires, il a tenté de s’opposer aux lois sur l’avortement, à la suppression sans condition de la peine de mort et il a dit non au traité de Maastricht, non au quinquennat.
Cette attitude gaullienne, faite de rigueur et de souplesse, au service d’Une certaine idée de la France 8, lui a permis, durant quarante-cinq ans, d’assumer de multiples mandats électifs, après tant de victoires électorales que leur évocation devient vite lassante.
Mais la carrière de Jacques Baumel, d’une remarquable densité, ne s’est pas écoulée comme un long fleuve tranquille.
“ Nos rendez-vous étaient toujours rapides, rapporte François Le Clec’h, Maire adjoint. En quelques minutes, la route était tracée, les consignes étaient claires. Le temps a toujours représenté pour lui un écueil qu’il fallait déjouer en permanence.”
Quant à Didier Ducros, directeur général adjoint des Services de la Ville, il rapporte cette saynète, qui se joue avant une “réunion avec les associations”.
(M. le Maire ) me dit : “ Bon, alors ce soir nous rencontrons les associations sportives”. Je lui réponds : “Non, ce sont les associations caritatives”. Eh bien il a fait un discours parfait sur le travail des associations... caritatives, complètement improvisé, sans jamais se tromper une seule fois! ”
Et dire qu’une heure plus tôt il participait peut-être, à l’Assemblée, à une discussion touchant la Défense nationale et l’équilibre du Monde.
Les deux citations qui précèdent sont empruntées aux chaleureux témoignages de sympathie du 18 juin 2004. Du côté de l’opposition, on relève aisément d’innombrables critiques qui rejoignent ces louanges. Les partis de gauche lui ont sans cesse réclamé plus de démocratie, un dialogue plus ouvert, des discussions plus nombreuses.
“ J’ai créé huit “villages”, leur répliquait Jacques Baumel, une mairie proche des citoyens grâce à des Conseils de quartier et des équipement de proximité. Moi-même, de temps en temps, je reste personnellement au téléphone à la disposition des administrés, et je le fais savoir par l’intermédiaire de Rueil infos et en distribuant des tracts dans toutes les boîtes aux lettres .”
“ Le maire possède une rare qualité, proteste le groupe Rueil Vert Demain, sa capacité à faire gober un mensonge éhonté aux Rueillois crédules .”
En vérité, il n’est guère douteux que le temps a parfois représenté un “écueil” pour celui qui a été, durant de longues années, Secrétaire d’État puis Député, et en même temps Président du Conseil Général d’un département particulièrement riche et peuplé, et en même temps Maire d’une grande ville.
En 1997, Christiane Maulion, son adversaire aux législatives, déclare : “ Parmi les nombreuses mesures prévues (pour réconcilier le citoyen et la politique) nous signalons l’importance du non cumul des mandats .”
Un avis, notons le au passage, nettement moins abrupt que celui que Jacques Baumel aurait pu recueillir dans son camp où, Francis Mer, Ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie, répondant à une question portant sur “les professionnels de l’élection” ( expression vipérine ), répond : ”La politique ne devrait pas être un métier à vie”. 9 Ce que pense également François Léotard, qui prêche par l’exemple
Une nouvelle loi viendra-t-elle renforcer celles qui ont déjà limité le cumul des mandats ? Une revalorisation des indemnités versées aux maires en supprimera-t-elle les mobiles financiers ? Les parlementaires sont unanimes pour juger ces indemnités insuffisantes 10 et, lors d’un débat portant sur ce sujet, André Santini s’est exclamé : “ Votre politique misérabiliste incitera aux cumuls! Mais comme dans le même temps vous souhaitez les limiter, l’aboutissement naturel de votre action sera la mise en place d’une classe politique au rabais .”
Parole d’orfèvre, qui ne clôt pas le débat, tant s’en faut ! Jusqu’à quel point faut-il majorer le traitement du maire ? Quelles fonctions électives sont incompatibles ? Le maire d’Issy-les-Moulineaux, fort connu depuis de longues années dans les couloirs de l’Assemblée pour ses bons mots et son franc-parler, accepterait-il la proposition de son collègue de l’Aisne, René Dosière :
“ En premier lieu, interdire tout cumul de mandat (...) En second lieu, limiter la durée de la carrière politique à deux mandats, soit une douzaine d’années .” 11
Pour prix de sa position, René Dosière, socialiste, a perdu la présidence du conseil régional de Picardie au profit d’un autre socialiste, car les pratiquants du cumul sont aussi nombreux dans tous les partis. Ce sont eux qui les dirigent, ils en sont les éléments les plus influents, les plus brillants, les meilleurs.
On ne saurait donc, au moment où il se retire du “forum politique”, faire grief à Jacques Baumel d’avoir cumulé les mandats comme la plupart des dirigeants, de droite et de gauche, les plus éminents de la Ve République.
Homme politique professionnel typique du XXe siècle, allant de campagne électorale en campagne électorale sans cesse pressé par le temps, il a su, quand il le fallait, “ prendre une décision fût-elle fondée sur l’intuition ” et en toute circonstance faire preuve de ce que Mattei Dogan appelle “d’autres qualités-défauts... professionnels”.
Que ses successeurs du XXIe siècle mettent en place s’ils le souhaitent une VIe République!
Lui, il a tenu sans faiblir sa place dans un gouvernement qui a sincèrement travaillé à l’avènement d’une “Nouvelle Société” et il a réussi, au cours de cette mandature, à gagner la présidence du Conseil Général des Hauts-de-Seine et la mairie de Rueil-Malmaison.
Il a été un bon parlementaire, la confiance constante de ses électeurs en témoigne, même si la qualité et l’efficacité du travail législatif d’un député-maire est plus difficile à évaluer que l’action qu’il mène dans sa commune.
Cette action, Jacques Baumel la résume en ces termes, placés en exergue de l’un de ses derniers éditoriaux 12 : “ Tous les esprits, qu’ils nous soient favorables ou non, ne peuvent contester que l’essentiel, l’indispensable et l’utile ont été réalisés au profit de tous les Rueillois, jeunes, adultes ou seniors .” En vérité, bon nombre d’entre eux jugeront euphémique cette esquisse de bilan : trente mille arbres plantés et une superbe médiathèque au fronton de laquelle figure son nom, sans parler des crèches, des écoles, des centres culturels, des musées, du stadium, des parcs et de la Coulée verte, prouvent à leurs yeux qu’il pèche parfois par excès de modestie.
Jacques Baumel a été un grand maire, dont Rueil se souviendra. Durant trente-trois ans, il a travaillé sans relâche à la transformation de la ville, il en a fait une cité moderne, tout en participant activement à la mise en place d’un nouveau département, les Hauts-de-Seine, sans renoncer jamais à ses fonctions de parlementaire.
Mais au terme de sa prestigieuse carrière, c’est vers un plus lointain passé qu’il porte son regard. Au cours des dernières années, il a trouvé le temps - un temps dont il connaît le prix - à l’écriture de ses Mémoires. Deux de ces ouvrages, ceux qu’il consacre à son combat pour la Libération, s’achèvent sur l’image du grandiose mémorial national de la Résistance, adossé au flanc du Mont Valérien, à quelques pas de la clairière où furent fusillés plus de 4500 martyrs.
Au centre de la paroi de grès rose des Vosges, ornée de seize hauts-reliefs en bronze, se dresse une grande croix de Lorraine. Au pied de la croix brûle une flamme. Sous les branches de la croix, deux portes donnent accès à une crypte où reposent les corps de seize héros tombés entre 1939 et 1945. Ils représentent tous ceux qui sont morts au cours de la campagne 1939-1940, au nom de la France Libre, au service de la Résistance et dans les camps de déportation.
Seize corps occupent seize caveaux.
Mais un dix-septième est vide. Le caveau numéro 9.
Évoquant ce lieu, et parlant de lui et de ses pairs, Jacques Baumel raconte :
“ Chaque année, de plus en plus clairsemés, quelques compagnons de la Libération, portant leur croix au ruban vert et noir, couleurs d’espoir et de deuil, montent, au garde-à-vous, une ultime garde d’honneur.
Le dernier d’entre eux occupera le tombeau laissé vide pour lui.”
Puisse Jacques Baumel être celui-là.
Il en est digne.
Et faire ce vœu, c’est lui souhaiter, pour une heureuse retraite, une très longue vie.
Fin de ce livre.
Il a été publié en novembre 2005
"Jacques Baumel est décédé le 17 février 2006 à Rueil-Malmaison. Il est inhumé à Fourneville dans le Calvados."
(Biographies des Compagnons de la Libération, sur le Web.)
Notes :
Épilogue (p. 293 à 300 )
1 M. Offerlé La profession politique ... op. cité.
2 Sous-titre de Résister, op. cité.
3 Mot souvent prêté au Général.
(Relevé par O. Guichard, J. Lacouture... op. cités)
4 Le Monde du 29 juin 1971 .
5 Témoignage Chrétien du 1er mars 1973
6 Le Point du 14 octobre 2004
7 M. Offerlé La profession politique ... op. cité.
8 Expression empruntée à de Gaulle : “ Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France”. Mémoires de guerre, l’Appel (Plon).
9 Francis Mer ( avec Sophie Coignard ) Vous, les politiques... Paris, Albin Michel, 2005.
10 Pour le maire d’une commune de 50 000 à 99 999 habitants, l’indemnité mensuelle est de 3 945,74 E .
(N.B. Les indemnités parlementaires peuvent être cumulées avec celles allouées au titre d’autres mandats électifs, sous réserve d’un plafond général des indemnités correspondant à 1,5 fois le montant de l’indemnité parlementaire de base soit 7 808,39 E au 1-12-2002.)
11 M. Offerlé La profession politique ... op. cité (Vocation, art, métier ou profession ? par Patrick Lehingue).
12 Rueil infos, novembre 2002.
1 M. Offerlé La profession politique ... op. cité.
2 Sous-titre de Résister, op. cité.
3 Mot souvent prêté au Général.
(Relevé par O. Guichard, J. Lacouture... op. cités)
4 Le Monde du 29 juin 1971 .
5 Témoignage Chrétien du 1er mars 1973
6 Le Point du 14 octobre 2004
7 M. Offerlé La profession politique ... op. cité.
8 Expression empruntée à de Gaulle : “ Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France”. Mémoires de guerre, l’Appel (Plon).
9 Francis Mer ( avec Sophie Coignard ) Vous, les politiques... Paris, Albin Michel, 2005.
10 Pour le maire d’une commune de 50 000 à 99 999 habitants, l’indemnité mensuelle est de 3 945,74 E .
(N.B. Les indemnités parlementaires peuvent être cumulées avec celles allouées au titre d’autres mandats électifs, sous réserve d’un plafond général des indemnités correspondant à 1,5 fois le montant de l’indemnité parlementaire de base soit 7 808,39 E au 1-12-2002.)
11 M. Offerlé La profession politique ... op. cité (Vocation, art, métier ou profession ? par Patrick Lehingue).
12 Rueil infos, novembre 2002.
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