26.04.2008
BAUMEL I - ch. 1-2
LE RÉSISTANT
1 - Le Marseillais
Naître à Marseille
A l’heure où le soleil tombe à l’horizon, c’est du parvis de Notre-Dame-de-la-Garde qu’il faut admirer la ville et la mer.
Marseille, c’est le vieux port, ouvert depuis l’antiquité sur le Levant, sur l’Afrique, sur l’Italie, sur l’Espagne, c’est la digue du Large, c’est le bassin de la Grande Joliette, qui ont vu arriver tant de paquebots venus du monde entier par Gibraltar et par Suez.
Marseille, c’est aussi un cadre de collines, c’est la chaîne de l’Estaque, la chaîne de l’Étoile, qui évoquent la Provence.
Nous sommes ici au pays de Frédéric Mistral.
La langue du poète est celle que parlent ses contemporains marseillais. Dans son Hymne au Soleil, Mistral célèbre les îles d’Hyères, mais celles que l’on découvre des hauteurs de Marseille ne sont pas moins baignées de lumière. Quant à son immortelle héroïne, Mireille, fille de la Crau, elle aime, elle souffre, elle chante au nom de toute la Provence.
Dans cette œuvre de Mistral, la peinture de l’ordre social se mêle au thème de l’amour. De même, sur un autre ton, Marcel Pagnol nous offre, avec Marius, une touchante histoire d’amour et un tableau des mœurs marseillaises.
En quoi Jacques Baumel, qui est né à Marseille, où il a grandi, ressemble-t-il aux héros créés par ces grands écrivains provençaux ?
Pour comprendre un homme faut-il essayer de le saisir dans le cadre géographique de ses jeunes années?
Quel genre de Marseillais Jacques Baumel est-il donc?
LE RÉSISTANT
Il convient de noter d’abord que la famille dont il porte le nom a “des origines nîmoises depuis au moins la fin du XVIIIe siècle 1 . ”
On trouve alors dans son ascendance, à Nîmes, Jean Baumel qui a épousé Élisabeth Roche.
Leur fils, “le journalier” Auguste-Jean Baumel, a épousé Françoise Rainercq.
Auguste-Jean et Françoise ont à leur tour un fils, François-Auguste Baumel, né le 28 septembre 1859, toujours à Nîmes.
François-Auguste réussit “à poursuivre quelques études” et à devenir “teneur de livres”, c’est à dire “comptable, dans sa ville natale”. En 1886, il épouse Marie Ducros, “fille de cultivateur”.
Leur fils, Simon Baumel, né le 20 novembre 1889, sera médecin, - et père de Jacques.
Mais alors, et Marseille? Pourquoi Marseille?
Jacques Baumel répond lui-même à cette question.
“Mes parents se sont mariés en 1917. Ils s’étaient rencontrés lors d’une permission que mon père avait passée dans sa ville natale, Nîmes. Il était protestant, ma mère était catholique, originaire de l’Aveyron (...) Après une courte période passée en tant que médecin dans les troupes d’occupation en Allemagne, mon père reprendra un cabinet médical vacant à Marseille, ville où il n’avait aucune attache particulière. Je suis donc un Marseillais de hasard 2 . ”
Que dire encore? Comme lui, des personnages aussi différents que le poète Honoré d’Urfé, l’auteur de l’Astrée, et Adolphe Thiers, président de la République, sont également nés à Marseille.
Le lieu de leur naissance ne semble pas avoir déterminé leur avenir.
“Naître en 1918”
C’est le titre d’un chapitre de Résister, l’ouvrage que Jacques Baumel consacre à l’Histoire secrète des années d’Occupation.
Plus qu’à l’influence du milieu biologique et social sur le destin d’un homme, l’auteur croit à celle de l’Histoire . “Il n’y a sans doute pas de “bonne” ou de “mauvaise” année pour naître, dit-il, mais celle-ci, on l’avouera, n’est pas tout à fait comme les autres.”
Jacques Baumel voit le jour à Marseille le 6 mars 1918. La guerre n’est pas finie, tant s’en faut! Dans les jours qui suivent sa naissance, des bombardements aériens très durs s’abattent sur Paris, faisant vingt-neuf morts en une nuit. Puis la Grosse Bertha, de sinistre mémoire, prend le relais. Les obus de ce canon géant blessent ou tuent près de neuf cents personnes. Et de la fin de ce mois de mars jusqu’au 15 juillet, les offensives allemandes sur le front se succèdent sans interruption. La patrie n’est pas sauvée.
Ce n’est que le 24 juillet que Foch peut déclencher les contre-offensives qui conduiront à l’armistice du 11 novembre. Mais jusqu’au dernier jour de cette horrible guerre, des soldats tomberont, nos Monuments aux Morts en portent le témoignage.
Jusqu’au dernier jour, la France espère et souffre.
Lorsque le père de Jacques, le médecin militaire Simon Baumel, revient de guerre, c’est un homme profondément marqué par tout ce qu’il a vu ou subi. A-t-il perdu la foi en Dieu au spectacle des horreurs de Verdun et de tant d’autres champs de bataille? Une chose est sûre, s’il reste protestant dans le secret de son cœur, il abandonne toute pratique religieuse.
Au contraire de Simon, son épouse Marie-Hélène, née Pouget, observe les devoirs du culte qui est le sien.
Quelle sera la religion de leur enfant? Les parents tombent aisément d’accord, et leur entente trouvera son prolongement dans la scolarité qu’ils choisiront pour lui.
“Je serai baptisé dans l’Église catholique, puisque ma mère y tenait beaucoup, dit Jacques Baumel, mais mon éducation sera strictement laïque : pas d’école privée ou confessionnelle, pas d’école maternelle non plus.“
Il fera ses études primaires et secondaires, de la 11e au baccalauréat, au lycée d’État Thiers, - un établissement “qui comptera beaucoup plus tard Georges Pompidou comme professeur et Édouard Balladur comme élève .”
Cette orientation scolaire ne sera que l’une des marques de l’influence que l’ancien combattant cévenol exercera sur son fils.
Le grave et respectable docteur Simon Baumel est un héros de la Grande Guerre. Il a vécu l’enfer de Verdun. Durant toute son enfance, Jacques connaîtra ce qu’il appelle “le petit enfer du récit de Verdun”. Et d’ajouter : “C’était d’ailleurs le lot ordinaire de milliers de gamins de France, nourris de ces récits ambigus qui exaltaient la guerre et en ressassaient l’horreur et l’absurdité .”
Un enfant de la bourgeoisie
La famille Baumel reste étrangère à Marseille. Elle n’apprécie guère son monde du négoce. Elle ne s’intègre pas à la bourgeoisie locale, mais n’en tisse pas moins un réseau de liens sociaux portant le sceau de la bonne bourgeoisie provinciale.
Les amis du médecin sont d’autres médecins, des professeurs de faculté ou des avocats, voire des membres du gouvernement de la France.
“ On se recevait à tour de rôle et, le dimanche, on se retrouvait dans de fraîches villas de l’arrière pays ou du littoral.”
L’une de ces relations est le professeur Corsi, qui possède à Aix une propriété dans laquelle le petit Jacques passe parfois ses vacances. Il s’agit du Jas du Bouffant, cette maison de campagne où Paul Cézanne avait ouvert son premier atelier, et où il avait reçu, à maintes reprises, son cher ami Zola.
Les amis du docteur Simon Baumel sont sensibles aux attraits des lettres et des arts.
D’autres sont des personnalités de premier plan, parmi lesquelles on trouve Édouard Daladier, ministre des Colonies, puis des Travaux Publics, et Joseph Paul-Boncour, ministre du Travail, puis de la Guerre.
Pendant que les dames papotent de la mode en prenant le café, les hommes, “repliés au fond d’un salon, dans l’odeur âcre des cigares”, parlent de politique.
Quelle note dominante Jacques retient-il des bribes de conversation qu’il surprend? Écoutons-le :
“Et toujours revenait, lancinante et amère, la constatation que nous perdions petit à petit les bénéfices d’une Victoire qui nous avait coûté près d’un million et demi de morts”.
Fils unique
Jacques n’a ni frère ni sœur. La maison du docteur Simon Baumel ne bruisse pas de ces rires qui résonnent de pièce en pièce, de ces éclats de voix qui cascadent dans les escaliers. Le foyer est austère, à l’image du chef de famille, d’origine protestante et forgé par les épreuves. Son épouse, élégante et cultivée, témoigne d’un même sérieux. Nul ne saurait assurément lui reprocher de s’être jamais montrée exubérante ou primesautière.
Ce que l’on apprécie le plus, chez les Baumel, c’est la lecture.
Le docteur est un passionné d’histoire, également attiré par les œuvres des moralistes et des philosophes.
La mère de Jacques, abonnée à des revues de Paris, préfère les romans.
Auprès d’elle, l’enfant lit beaucoup lui aussi, par goût, et parce qu’il n’a guère d’autres moyens de se distraire.
“Cette ambiance, dit-il, n’était évidemment pas faite pour contrebalancer mon tempérament naturellement solitaire, (...) mon caractère déjà renfermé. ”
Que l’on ne s’y trompe pas! Jacques est un jeune garçon aimé, choyé. Ses parents font tout ce qu’il faut pour le tirer de son isolement, mais à leur manière. Si Monsieur et Madame Simon Baumel ne cèdent pas aux débordements des années folles, ils ne vivent pas pour autant retirés du monde.
Simon Baumel fait visiter à son fils la grande exposition coloniale ouverte à Marseille en 1925. Il est bon que, derrière les flonflons de la fête, l’enfant devine l’immense empire dont la France est la tête .
D’autres fois, Simon emmène Jacques en voyage, au pays où ils ont leurs racines, dans les Cévennes. Le père a bien voulu que son rejeton soit baptisé dans la religion catholique, mais il convient qu’il sache que dans ses veines coule un peu du sang des Camisards.
Le docteur tient aussi à ce que son garçon ait une idée du métier de son père, qui sera probablement le sien. Dans cet esprit, et pour que le bambin découvre le plus tôt possible la dure réalité de la condition humaine, il le conduit à la morgue. “C’était atroce... se souvient Jacques Baumel. Cette cérémonie d’initiation fut du reste suivie par d’autres et, dès ma dixième année, il prit l’habitude de m’amener avec lui dans les services hospitaliers et à l’orée des salles d’opération.”
Quand le soleil écrase Marseille, Madame Simon Baumel accompagne le médecin en herbe au bord de la mer. Mais elle fuit les endroits populeux. Elle a déniché pour lui un club privé où, après le bain, il a tout loisir de s’adonner aux joies de la lecture. Il n’y a là, pour le distraire, que quelques vieux officiers russes en exil, qui se réunissent pour chanter dans leur langue des airs nostalgiques.
Ainsi grandit Jacques Baumel.
“De mes années d’enfance, dit-il, me revient l’image d’un bonheur lisse et docile, d’une sorte de torpeur à laquelle je me soumettais d’assez bonne grâce”.
Un adolescent politique
En 1929 s’achève l’ère de prospérité connue sous le nom pittoresque “d’années folles”. La crise économique, qui va précéder “la montée des périls”, éclate. Cette même année, Jacques Baumel est en classe de 5e.
Depuis son entrée dans l’enseignement secondaire, une vie nouvelle a commencé. Sa mère continue de veiller sur lui, son père contrôle ses résultats scolaires, tous deux l’encouragent, le félicitent, le soutiennent, moyennant quoi il est un bon élève, il monte de classe en classe, il obtiendra sans peine l’indispensable bachot. Mais, de façon toute naturelle, sans heurts, il se dégage progressivement de l’influence familiale.
Les lycéens de cette époque ont presque chaque mois l’occasion de s’émerveiller, tant les progrès techniques sont considérables dans la radio, le cinéma, l’automobile, la construction des navires, des barrages et des machines. Avec ses camarades, Jacques Baumel applaudit, en 1930, au lancement du Bréguet XIV, cet avion français qui vole à 250 kilomètres à l’heure et avec lequel Mermoz ouvrira la ligne aérienne de l’Amérique du Sud. L’année suivante, André Citroën lance les autochenilles de sa Croisière jaune à l’assaut de l’Himalaya. En 1932, le Normandie, long de 300 mètres, le paquebot le plus grand et le plus rapide du monde, traverse l’Atlantique, du Havre à New York, en 4 jours.
Cependant, ces exploits ne sauraient faire oublier le profond mécontentement qui règne en France. Les gouvernements se succèdent sans arrêt. Des scandales éclaboussent les députés. La crise économique développe le chômage. Et ce sont là des événements qui, non seulement retiennent l’attention du potache Baumel, mais qui le passionnent, dès l’âge de douze ou treize ans.
“ Je me revois adolescent, dit-il, stationnant des heures durant devant ces kiosques des allées de Meilhan où les journaux, disposés les uns à côté des autres, étaient affichés sur toute la longueur de leur première page. Je lisais tout. L’intégralité de ces premières pages et tous les journaux, depuis L’Action française jusqu’à L’Humanité.”
Dispose-t-il, progrès technique oblige, d’un poste à galène? Nous sommes en 1932, le 6 avril, Jacques a 14 ans. Que fait-il de sa merveilleuse machine? Il s’en sert pour capter, à Paris, un discours électoral du président du Conseil, André Tardieu, homme de droite, qui tente de rallier à sa cause les radicaux.
Au lycée, l’un de ses meilleurs camarades, Antoine Antoni, est le fils d’un membre influent du Parti socialiste de Marseille. Ce garçon lui raconte ce qu’il sait, ou croit savoir, “de la vie souterraine de la politique locale”. Avec lui, Jacques suit les campagnes électorales. Il ne les a jamais oubliées. “Je me souviens de ces meetings surchauffés et enfumés dans les arrière-salles du Vieux Port où l’on comptait presque autant de gorilles et d’hommes de main que de simples citoyens.”
Comme on est loin du salon familial !
Quelques jours après le discours de Tardieu, l’amateur de ces joutes oratoires que sont les manifestations politiques sera comblé. En effet, le déjà célèbre Édouard Herriot, futur président de la Chambre, et plus tard de l’Assemblée nationale, ouvre à Marseille le congrès du parti radical dont il est le président. Son rival, Édouard Daladier, ex-président de ce même parti, l’affronte. Quels beaux assauts en perspective ! Mais comment un gamin d’une quinzaine d’années pourrait-il assister aux débats? Jacques est un garçon de ressources. “Une carte de presse d’un journal lycéen” lui permet “d’entrer en resquilleur”. Trois jours durant, il assistera “à la guerre des Deux-Édouard”.
L’année suivante est marquée en France par d’énormes scandales qui révèlent les compromissions des milieux politiques et financiers. Les partis s’agitent, des désordres s’ensuivent. La police riposte et fait à Paris 8 morts et 300 blessés. Quelques semaines plus tard, 2 morts à Lyon. Le 9 octobre de cette même année 1934, Jacques Baumel se trouve au premier rang des spectateurs qui assistent, à Marseille, à l’assassinat du roi Alexandre 1er de Yougoslavie et du ministre français des Affaires étrangères Louis Barthou.
Grave leçon pour notre jeune passionné de politique : l’Histoire se fait “aussi avec du sang”.
L’étudiant
Sa voie semblait tracée, il serait médecin.
“Mon bac en poche, raconte-t-il, je m’étais tout naturellement inscrit en fac de médecine et, tout naturellement, quand je quittais les salles de dissection, les couloirs tristes de l’hôpital, je menais ma vie comme bien des jeunes gens de mon entourage.”
Jacques Baumel parle là de sa vie mondaine, celle qu’il consacre aux études ne lui posant aucun problème.
L’entre-deux-guerres n’est pas seulement marqué par des progrès techniques et scientifiques dans le domaine de la production et de l’économie. L’année 1925, par exemple, est celle où, pour la première fois dans l’histoire de l’Europe, la mode découvre les genoux de la femme. Trois ans plus tard, on voit apparaître des robes du soir courtes. Le corset a disparu, une gaine de tissu élastique le remplace. La taille n’est plus serrée, les vêtements épousent les formes naturelles du corps. En 1937, Greta Garbo triomphe dans Marie Walewska, mais elle est surtout célèbre, dans le monde entier, pour ses épaules carrées, sa poitrine plate, ses hanches étroites et ses longs mollets. Les élégantes rivalisent dans le choix de tenues donnant la silhouette de La Divine .
Les jeunes messieurs qui jouent les dandys ne sont pas moins raffinés. Notre carabin est de ceux-là.
“Il serait injuste, avoue-t-il, de dire que je n’y prenais pas un certain goût, et je me revois avec mon chapeau Eden, mes complets et mes cravates anglaises.” A cette esquisse, on peut ajouter des sourcils fournis et veloutés, le regard ténébreux, la fine moustache, et, cela va de soi, le col amidonné blanc, la pochette blanche et les gants blancs.
Parfois, un amour de petit fox-terrier, qu’il appelle “Psy” et qu’il tient en laisse, l’accompagne. “Comme tout jeune homme, poursuit notre étudiant, j’ai eu envie de plaire et je ne suis pas resté insensible aux séductions que la bonne société marseillaise offrait avec libéralité. Pendant deux ou trois ans, de 1935 à 1938, j’ai ainsi couru les cocktails littéraires, les concerts, les conférences, les premières de théâtre”.
Toutefois, hors de l’hôpital, Jacques sait aussi, parfois, déposer son chic costume et son beau chapeau. Chaque matin, pour se rendre à la faculté de médecine, il traverse le Vieux Port où, derrière le folklore cher à Pagnol, il voit la misère. “La crise économique, la grande dépression d’alors avait jeté sur le pavé des quantités de pauvres gens, ouvriers licenciés, paysans ruinés, petits artisans qui erraient dans la ville de soupe populaire en centre caritatif”. Des équipes sociales d’étudiants s’efforcent de secourir ces malheureux. Jacques Baumel se joint à eux, de bon cœur mais avec lucidité, sachant que son action s’apparente “tout de même beaucoup à un boy-scoutisme pavé de bonne conscience”.
Lorsqu’il traverse le Vieux Port, il voit aussi les bateaux. Un jeune Marseillais, fût-il Marseillais de hasard, ne saurait résister longtemps à l’attirance qu’ils exercent lorsqu’ils sont en partance. Le Marius de Pagnol a cédé à l’appel du large. Jacques cédera à son tour. A bord de chaque navire, il faut un médecin. Notre étudiant en médecine le sait. Aussi recherche-t-il et trouve-t-il souvent des postes de remplacement, pour des traversées de quatre ou cinq jours. C’est ainsi qu’il visite l’Algérie, le Maroc, la Tunisie et, ce qui a toujours été pour lui “un monde féerique, littéralement fascinant, les pays du Proche-Orient”. En mer, son service lui laisse le temps de lire d’innombrables romans. Aux escales, il marche sans trêve, traversant les villes en tout sens, s’arrêtant partout, “un peu ivre du spectacle de la rue, des parfums, de la douce moiteur de l’air, définitivement conquis, solitaire, heureux.”
L’heure du choix
Le goût des voyages et certain intérêt pour la question sociale auraient-ils remplacé la passion politique qui animait Jacques Baumel quand il fréquentait le lycée?
Nullement. La preuve : “Je séchais souvent les cours de la faculté de médecine, dit-il, pour me rendre à la merveilleuse bibliothèque de la chambre de commerce et me plonger dans toutes sortes de revues et d’ouvrage d’histoire, de géopolitique et de diplomatie. Je n’avais pas une conscience très claire de ce que je recherchais dans ces textes, mais j’avais le sentiment qu’il était urgent de m’atteler à ce travail personnel.”
D’ailleurs, tout le ramène à la politique, c’est comme une fatalité. A la sortie des cours, il rencontre un jeune homme, qui vient attendre l’une de ses camarades de promotion, Melle Aboulker. Qui est ce garçon? Gaston Defferre, de quelques années plus âgé que lui, militant socialiste actif, avec lequel il noue d’amicales relations.
A Marseille, à cette époque, les réputés Cahiers du Sud font connaître des auteurs tels que Céline, Faulkner ou Saint-John Perse. Jacques Baumel fréquente le bureau de cette publication où se retrouvent ceux qui aiment les beaux textes. Mais à cette revue littéraire, il préfère la revue Esprit, qui s’inspire de Péguy et lui propose une synthèse entre christianisme et socialisme, fondée sur “un refus égal de l’individualisme libéral et du collectivisme”. Notons ici que Péguy, fondateur en 1900 des Cahiers de la quinzaine, socialiste, dreyfusard et fervent nationaliste, a vivement marqué, quelques années plus tôt, certain élève officier nommé Charles de Gaulle.
Cette recherche par la lecture débouchera-t-elle pour Jacques Baumel sur un engagement concret dans les tiraillements qui malmènent la structure économique et sociale et le régime politique ?
Le temps presse.
Il a 18 ans lorsque le Front populaire prend le pouvoir.
A Marseille, “pour répondre aux grandes manifestations de la gauche, au déferlement des drapeaux rouges”, on sort “une forêt de drapeaux tricolores”.
“J’étais alors tout sauf un jeune homme engagé, dit-il. Mais le malaise vague que me causait ce spectacle ressemblait fort à une forme de prise de conscience.”
Les événements vont se précipiter.
Les plus graves.
Une terrible guerre civile a éclaté en Espagne. La France est partagée. Certains veulent qu’elle intervienne pour aider la République mais le gouvernement s’y refuse. A Marseille, des bateaux venus de Valence et de Barcelone débarquent “des centaines de pauvres réfugiés, et parmi eux de grands blessés”. Notre étudiant en médecine s’offre pour les aider, pour les soigner.
“C’est bien cette rencontre en 1938 avec les victimes anonymes de la guerre d’Espagne, se souvient-il, qui va cristalliser tout ce qui était épars, encore velléitaire en moi, me couper de mon milieu et précipiter mon engagement .”
Les accords de Munich feront le reste, ces fameux accords des 29 et 30 septembre 1938, signés entre La France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Italie, qui impliquaient l’acceptation par les démocraties des exigences des nazis pour éviter la guerre à tout prix.
“En manifestant contre Munich, note Jacques Baumel, j’ai rompu avec toute une société, avec tout un monde. Et c’est bien ce jour-là, je crois, et non pas en 1940, que j’ai choisi la Résistance.”
2 - Les premiers pas dans l’ombre
Médecin ambulant
En 1939, Jacques Baumel, externe des hôpitaux, prépare l’internat. Son intention est de se spécialiser en neurochirurgie.
Mais la mobilisation générale l’expédie, à titre de médecin lieutenant auxiliaire, à Montpellier.
C’est là qu’il se trouve lorsque la drôle de guerre se transforme en guerre éclair, pour finir par un désastre. Les Allemands envahissent la France. Leurs colonnes ne peuvent être arrêtées ni sur la Somme et l’Aisne, ni sur la Seine, ni sur la Loire.
Les Italiens attaquent dans les Alpes.
Sur les routes, des bandes de soldats français en fuite se mêlent aux hordes des civils réfugiés.
L’ennemi arrive à Paris, à Bordeaux, à Lyon.
L’unité à laquelle appartient Jacques Baumel se rabat vers Toulon pour défendre le port militaire.
Le 17 juin 1940, Pétain demande l’armistice. Le nombre des soldats français prisonniers s’élève à 1 800 000.
Quelques jours plus tard, une ligne de démarcation coupe la France en deux : une zone occupée, au nord de la Loire, compte 49 départements et 28 millions d’habitants, une zone libre, au sud, 40 départements et 14 millions d’habitants.
Un gouvernement, qui se croit libre, s’installe à Vichy. Il est autorisé à garder une armée de 100 000 hommes, et c’est parce qu’il fait partie de cette petite armée d’armistice que Jacques Baumel n’est pas démobilisé.
Médecin militaire aux forts de Toulon, il est de ceux qui gardent l’arsenal et la rade. Il est de ceux qui frémiront le plus de colère le 3 juillet, le jour où notre flotte sera massacrée en Algérie, à Mers el-Kébir. Souvenons-nous...
Le port militaire de Toulon était en partie vide. Nos plus belles unités avaient trouvé refuge dans la base navale créée par la France dans le golfe d’Oran.
Le 3 juillet, les Anglais somment l’amiral Gensoul de se joindre à eux pour continuer la lutte contre l’Allemagne ou d’aller désarmer en Grande-Bretagne. Refus du Français. La flotte anglaise ouvre alors le feu sur nos superbes bâtiments de guerre, et coule le Provence, le Bretagne et le Dunkerque . 1297 marins tués, 351 blessés. Seul le Strasbourg parvient à s’échapper. En métropole, et surtout à Toulon, la confusion règne dans les esprits : la haine pour les Anglais égale presque la haine pour les Allemands.
Les sentiments qu’éprouvent les officiers de la Marine sont partagés par tous les cadres de l’armée. Notre jeune médecin s’en rend compte lorsqu’il est affecté à un régiment de chasseurs à cheval de Tarbes, cantonné près de Cannes. Tous les militaires sont bien près d’accuser l’Angleterre d’être la cause de la défaite. La plupart d’entre eux invoquent la caution du maréchal Pétain. Ils ne comptent plus que sur lui pour chasser l’envahisseur et prendre leur revanche.
Lorsqu’il bénéficie d’une permission et qu’il retourne à Marseille, Jacques Baumel note que le maréchalisme, soutenu par une intense propagande vichyste, règne également dans la population civile.
Lui ne croit pas que le vieux maréchal sera celui qui permettra à la France de surmonter la défaite. De retour à la caserne, il ne se sent plus à sa place au milieu de ces officiers qu’il juge chimériques. Par chance, une nouvelle affectation l’envoie sur les pentes du mont Ventoux, pour servir dans une compagnie d’éclaireurs-skieurs. Les soldats et les officiers qu’il trouve là, tous formés à la rude école de la montagne, ne sont pas franchement hostiles à la personne du Maréchal, mais ils sont moins bavards, plus dubitatifs que les militaires qu’il a jusqu’alors rencontrés.
Jacques Baumel partagera leur attentisme inquiet jusqu’au tout début de 1941, date à laquelle il sera démobilisé.
Premiers contacts
"Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas” proclame le général de Gaulle le 18 juin 1940.
“On l’a dit mille fois, l’appel fut peu entendu 1.”
D’autres déclarations de nette opposition au régime qui se mettait en place, celles par exemple du député communiste Charles Tillon, du général Cochet ou du préfet Jean Moulin, en date du 17 juin, eurent encore moins de retentissement.
“Aujourd’hui, les choses sont simples, note Jacques Baumel, du moins tendons-nous à vouloir les simplifier. En cette année 1940, elles étaient aussi confuses, aussi complexes et indécises que l’était la situation 2 .” Toutefois, notre jeune médecin militaire n’attendra pas d’être démobilisé pour prendre parti.
Au mois de novembre, à l’occasion d’une permission, il rencontre dans un bar du Vieux Port un de ses camarades d’avant-guerre. Ce jeune homme n’habite plus à Marseille, mais à Vichy, où il est garde du corps auprès du Maréchal.
“ Il faut que tu viennes là-bas, dit-il à Jacques, tu verras qu’au cœur même du nouveau régime il y a des gens, comme mon colonel, prêts à se battre contre l’Allemagne. ”
Notre permissionnaire se laisse convaincre. Il arrive à Vichy le 13 décembre, jour mémorable : Pétain vient de renvoyer Laval, qu’il juge trop favorable aux Allemands.
La ville est en émoi. Les collaborateurs des nazis manifestent. Désabusé, le visiteur bat en retraite, et regagne son casernement du Mont Ventoux, où il arrive en retard.
Il écope de huit jours d’arrêts de rigueur, ce qui lui donne un brin de temps pour réfléchir à la situation de notre pauvre France.
A l’occasion d’autres permissions, Jacques Baumel retrouve des amis qui essaient de se rassembler pour engager la lutte contre l’armée d’Hitler. L’un de ses camarades de faculté, un jeune militant communiste, l’invite à participer à des réunions organisées par son père. Puis il renoue avec un certain Belpeer, un intellectuel défenseur de la revue Esprit, qui commence à créer ce qui pourrait devenir un mouvement de résistance.
Dans son propre régiment, le médecin militaire noue des relations qui vont dans le même sens. Il sympathise en particulier avec un jeune officier, du nom de Claude Batault, qui sait des choses que les autres ignorent. C’est lui qui le premier lui parle du général de Gaulle et de la France libre. Il est vrai que quelques journaux, le Progrès de Lyon, le Petit Provençal de Marseille, ont publié des extraits du fameux appel du 18 juin. Mais les propos de Batault ne se limitent pas à cette révélation. Il a d’autres sources d’information. Sur son conseil, Baumel se déplace jusqu’à Nice, où il rencontre un jeune intellectuel de droite, prisonnier deux fois évadé, du nom de Guillain de Bénouville. Ce jeune homme est membre d’un réseau d’origine anglaise créé sur la côte. Grâce à lui, le néophyte du mont Ventoux découvre ce qu’est “un service de renseignements”.
Avant même d’avoir quitté l’armée, Jacques Baumel a déjà mis un pied dans la clandestinit
Tâtonnements
Rendu à la vie civile, il reprend ses études de médecine. Et il fréquente assidûment Belpeer, qui dirige un centre d’hébergement pour étudiants d’outre-mer.
Dans ce foyer, des informations que l’on ne trouve nulle part ailleurs circulent. On y apprend que nombreux sont ceux qui n’acceptent pas la défaite, nombreux sont ceux qui, en zone occupée, osent provoquer les Allemands.
Belpeer est un ami d’Emmanuel Mounier, le fondateur de la revue Esprit. Avec Belpeer, notre carabin aime à discuter du spiritualisme français, mais l’un et l’autre sentent bien que l’heure est venue d’engagements plus concrets. Aussi participent-ils ensemble à un séminaire de réflexion, organisé dans une école de cadres, à Uriage, un hameau de l’Isère. Ils y dorment dans des lits de fer, ils s’endurcissent le corps par la pratique intensive du sport. Ils y entendent des orateurs brillants, qui s’efforcent de concilier la rancœur qu’ils nourrissent contre les Allemands et l’esprit de la Révolution nationale que prêche Vichy. “C’était une tentative absurde qui tenait du grand écart 3 .” Ils s’en reviennent déçus.
Jacques Baumel reprend ses cours mais continue de fréquenter le centre cosmopolite de Belpeer. Il y rencontre un jeune lieutenant dénommé Aubry. On bavarde. Que penser de l’immense popularité du maréchal Pétain?
Douze millions de ses portraits seront vendus au public en 1941: près d’un par foyer... Sur son passage, les foules accourent et on lui donne les enfants à bénir - ou presque 4.” Certes, il a serré la main d’Hitler, à Montoire, mais depuis, il a renvoyé Laval : n’est-ce pas la preuve de son hostilité au nazisme? Ont-ils tellement tort, ces millions de Français qui pensent que Pétain et de Gaulle sont au fond complémentaires, le premier représentant “le bouclier” qui protège la vieille patrie, l’autre étant “l’épée” qui atteste de “la permanence de l’esprit combattant” de notre peuple?
Le jeune officier ne cache pas à son camarade qu’il diffuse des écrits clandestins destinés à répandre une opinion moins tiède, des bulletins nettement hostiles à l’armée d’occupation. L’étudiant se laisse convaincre; il accepte d’en fourrer quelques-uns dans sa serviette afin de les distribuer.
Par l’intermédiaire d’Aubry, Jacques Baumel est présenté à Henry Frenay. Prisonnier évadé, ce capitaine d’infanterie de l’armée d’armistice, âgé de 36 ans, commande en second la place de Marseille. Dès 1940, il a organisé un réseau de résistance à l’occupant, qui s’est rapidement étoffé.
“ Au fond, dit-il en substance à ses interlocuteurs, notre tâche immédiate, c’est de créer en France même un mouvement puissant contre les Allemands. Ce mouvement, je le vois divisé en trois secteurs: le R.O.P. (qui couvrira le recrutement, l’organisation et la propagande), le renseignement et le choc. Le jour venu,nous bouterons l’ennemi hors de France! Nous serons les hommes et les femmes du Mouvement de libération nationale 5.”
Jacques Baumel répond à cet appel. Il assiste aux réunions que Frenay organise chez le docteur Recordier, l’un des premiers résistants de Marseille.
Puis il prend le nom de Berneix pour accomplir les missions qui lui sont confiées, et devient “assez vite une sorte de cheville ouvrière entre la direction du mouvement et les réseaux de base.”
Désormais, Berneix milite, il a de moins en moins de temps pour fréquenter l’hôpital.
De l’engagement
L’une des meilleures pages de l’ouvrage de Jacques Baumel, Résister, aborde ce problème :
“ En moins d’une année j’avais parcouru un chemin qui me semblait inouï quand parfois j’y songeais. (...) Aujourd’hui, quand je revois cela, quand j’essaie d’être le plus sincère possible sur mon engagement et sur l’époque où cet engagement s’est accompli, je suis bien obligé de m'avouer que le partage des eaux s'est fait de façon souvent mouvante. Pour beaucoup de jeunes gens de mon âge, il aura suffi d'une bonne, ou d'une mauvaise rencontre, pour que les choses basculent du bon côté, ou de l'autre. C'était une époque folle, pleine de gens affolés, effarés par la défaite, ayant perdu tous leurs repères. (...)
“J'ai assez dit combien la situation m'avait affolé, combien l'image de Pétain, par exemple, était encore pour moi une image brouillée, ambiguë, ambivalente, et j'ai dit aussi combien, “d'instinct“, elle ne me convenait pas, combien, “d'instinct”, je me suis senti plus à ma place aux réunions de Recordier ou de Belpeer qu'au salut au drapeau devant le buste du Maréchal. (...) Et la vérité est sans doute au fond de cet “instinct-là“, au fond de tout ce qui a pu le nourrir et le façonner. Cet instinct - on prononce en général le mot pour s'éviter de penser - est pourtant l'expression d'un système moral et philosophique, d'une façon de voir le monde et de se voir soi-même, d'une manière d'envisager la dignité humaine et de poser la question du salut 6 .”
Un jeune cadre de Combat
Le journaliste Claude Bourdet seconde le capitaine Frenay. Leur Mouvement de libération nationale diffuse une publication intitulée Petites Ailes, puis Vérités . Lorsque le réseau Liberté les rejoint, Combat devient le nom du mouvement né de cette fusion et le nom du nouveau journal.
D’autres mouvements de résistance se créent et s’organisent dans la zone sud en 1941. Quand leurs structures sont en place, ils restent au nombre de trois, dont la diversité rappelle les clivages politiques d’avant-guerre. A gauche, on trouve le mouvement Libération, d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie. Le mouvement de Jean-Pierre Lévy, Franc-Tireur, compte de nombreux catholiques progressistes parmi ses membres. Combat, qui se cramponne au centre, se veut le moins politisé.
Le Parti communiste n’intervient massivement dans la Résistance qu’après le 21 juin, date de l’invasion de l’U.R.S.S. par les armées du Führer.
Les trois formations dominantes ne sont pas à l’abri de l’esprit de chapelle. Elles sont rivales. Elles n’en collaborent pas moins, étant au service de la même cause. Elles espionnent les serviteurs de Vichy, filtrent les nouvelles de l’étranger, échangent des renseignements, et travaillent ensemble au noyautage de l’adminis-tration.
Adjoint d’Aubry, Baumel-Berneix participe à toutes ces activités. Avec foi, avec conviction, avec efficacité. Les missions qui lui sont confiées sont de plus en plus nombreuses. Il passe sa vie dans les trains, entre Marseille, Toulouse, Montpellier, Brive, Cannes, Nice, Perpignan, afin d’étendre et de consolider toujours davantage l‘implantation de Combat en zone sud.
Frenay est un chef admirable, un organisateur de premier ordre. Pour bien servir, le jeune militant n’a qu’a obéir. Mais comment, à son âge, résister à l’occasion de se surpasser, en prenant une initiative, si folle soit-elle ?
Le 18 novembre, on annonce à Marseille le passage du général Weygand, qui a été ministre de la Défense nationale du gouvernement de Vichy, de juin à septembre 1940, avant d’être envoyé par Pétain en Afrique du nord, à titre de Délégué général.
Là-bas, Weygand a conclu avec les Américains des accords qui ont fortement déplu à Hitler. Ce que le Führer a fait savoir au Maréchal, qui lui a cédé, et a rappelé Weygand.
- Il ne faut pas qu’il aille plus loin que Marseille ! se dit Berneix.
Il sollicite une audience, l’obtient et du haut de ses 23 ans s’efforce de chapitrer le vieux soldat, alors âgé de 74 ans, et qui a été, au temps de sa plus grande gloire, l’adjoint de Foch.
“ J’étais en fait, raconte Jacques Baumel, venu lui demander, fort de toute ma candeur, de ne pas aller à Vichy, et lui dire que ce rappel n’était bon ni pour lui ni pour le pays, qu’il serait ou bien sanctionné, ce dont tout le monde parlait à mots couverts, ou bien associé à une entreprise néfaste, tandis que la place forte d’Afrique du Nord pouvait être, tenue par lui, un formidable pôle de résistance à l’Allemagne .
Le général écoute le jeune stratège, prend la peine de lui répondre patiemment et poursuit sa route, -qui sera effectivement semée de nombreux déboires.
Après cette entrevue, Berneix n’est pas très fier de lui. Il a agi sans l’aval de ses chefs que sont Aubry, Bourdet, Frenay. Il ne recommencera pas. Il rentre dans le rang. Il reprend le chemin de fer, pour de nouvelles actions de propagande et de recrutement. Le mouvement auquel il appartient, parfaitement organisé, remarquablement efficace, tient lieu de modèle aux deux autres et les stimule. L’éditorial du premier numéro de Combat appelle à la lutte “contre l’Allemagne d’abord” et “contre quiconque pactisera avec elle.” En quelques mois, le tirage du journal passe de 5 000 à 10 000 exemplaires. Franc-Tireur, né presque en même temps, participe également à cette “croisade de la vérité contre le mensonge, de la liberté contre l’esclavage” que lui propose son grand aîné. Le mouvement Combat est désormais une grosse machine, appelée à jouer un rôle considérable dans la libération de la France. Mais cette organisation requiert le plein temps de ceux qui la servent. C’est pourquoi Frenay démissionne de l’armée.
Et Baumel abandonne ses études de médecine.
La fin du double jeu
Aux mouvements de résistance de la zone sud correspondent, en zone occupée, des mouvements frères, qui pâtissent d’un contact plus direct avec l’ennemi.
Au début de l’année 1942, à la suite d’une trahison, le réseau Combat-Nord, créé à l’initiative de Frenay, est démantelé. Ses membres les plus actifs, au nombre de vingt-trois, sont emprisonnés, avant d’être déportés plus tard et pour la plupart exécutés.
A quelque temps de là, une quarantaine de dirigeants de Combat-Sud sont arrêtés par la police de Vichy.
Est-ce une conséquence de ce qui s’est passé dans la zone nord? Une coïncidence, un imprudent jeune courrier du réseau sud s’étant laissé surprendre, porteur d’une liste non codée, donnant les adresses des principaux membres de l’organisation ?
Ce point restera une énigme.
Par chance, Frenay n’a pas été pris. Baumel échappe lui aussi à la rafle. Quant à Chevance, l’un des tout premiers compagnons de Frenay, il parvient à s’évader. Peu nombreux cependant sont les chefs du mouvement restés libres et, par mesure de prudence, ils évitent provisoirement de se rencontrer. Aussi Baumel est-il fort étonné lorsqu’il reçoit une invitation à une réunion du comité directeur de Combat. Il l’est plus encore d’y rencontrer Bertie Albrecht, qui comptait parmi ses camarades captifs. Le message que leur transmet cette grande résistante n’est pas pour le faire revenir de sa surprise.
Bertie Albrecht a été libérée par le chef de la police de Vichy, un certain Rollin, pour qu’elle fasse savoir à Frenay que ce Rollin souhaite s’entretenir avec lui.
“ Frenay, se souvient Baumel, avec son goût du risque et son désir de contribuer à sauver nos camarades arrêtés, était en fait, parmi nous, le plus décidé à accepter. Les autres membres du comité étaient souvent réticents, voire hostiles .”
Finalement, Frenay se rend à Vichy, rencontre Rollin, et non seulement lui, mais aussi Pucheu, le ministre de l’Intérieur, qui s’invite au débat. Ainsi se trouvent face à face, au début de l’année 1942, le premier policier de l’État français et le résistant de la zone non occupée le plus recherché par la police.
Pucheu, pourtant connu pour ses sentiments pro-allemands, tente de persuader Frenay de la fermeté du Maréchal face à l’occupant. Il souhaite que Combat cesse ses attaques contre le gouvernement.
Frenay s’en tient à demander, mais vainement, que ses collaborateurs soient relâchés.
Aucune entente n’est possible entre ces deux hommes.
Pour Pucheu, Combat est bien une organisation dont le but a un caractère subversif. A ses yeux, Combat et les autres mouvements de même espèce ne rêvent que de dénoncer l’armistice et de reprendre les armes.
Pour Frenay, Pétain et ceux qui le servent penchent indubitablement vers une collaboration de plus en plus étroite avec l’ennemi.
Le temps des illusions, des compromis, des ambiguïtés est passé.
Entre la Résistance et Vichy, ce sera la guerre.
Notes
Chapitre I - 1 (p. 9 à 18)
1 Marie-Odile Mergnac, Histoire familiale des hommes politiques français,
Paris, Archives & Culture, 1997.
2 Jacques Baumel, Résister, Histoire secrète des années d’occupation, Paris,
Albin Michel, 1999.
Les citations suivantes du chapitre 1 sont tirées de cet ouvrage.
Chapitre I - 2 (p. 19 à 26)
1 Jean Lacouture, De Gaulle, 1. Le rebelle, Paris, Seuil, 1984 .
2 J. Baumel, Résister... op. cité.
3 Ibid. -
4 J. Lacouture, De Gaulle... op. cité.
5 Pierre Bourget, Les grandes énigmes de la Résistance (Naissance et
unification de la Résistance), Genève, Éd. de Crémille, 1972.
6 J. Baumel, Résister... op. cité.
10:24 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : baumel l 1-2, résistance, marseille, médecin, frenay, combat
BAUMEL I- ch. 3-4
Jacques BAUMEL I - Chapitres 3 - 4
3 - Au cœur de l’action
Le vrai visage de Vichy
La confusion dans les esprits aura duré longtemps.
Au moment où Frenay espère encore qu’il pourra s’entendre avec Pucheu, un prisonnier évadé, âgé de 26 ans, François Mitterrand, occupe à Vichy un petit emploi au service de l’État français. Plus âgé que lui de 9 ans, Couve de Murville exerce à la même époque des fonctions de directeur au ministère des Finances du gouvernement de Pétain. Ce héros de la France libre, plus tard premier ministre du général de Gaulle, croira jusqu’à la fin de l’année 1942 que l’on peut, en servant le Maréchal, préparer une revanche sur les Allemands.
Peu à peu cependant les yeux vont se dessiller.
Au mois d’avril, cédant aux exigences d’Hitler, Pétain rappelle Laval, qui devient à la fois ministre des Affaires étrangères, de l’Intérieur et de l’Information.
Laval déclare ouvertement que sa politique est fondée sur la collaboration avec l’Allemagne. En zone nord, les attentats contre les soldats de l’armée d’occupation se multiplient. En conséquence, des otages, chaque mois plus nombreux, sont fusillés.
Au mois de juin, dans un discours radiodiffusé, Laval “souhaite la victoire allemande parce que sans elle le bolchevisme s’établirait partout”, puis il annonce “la relève” : pour trois ouvriers français allant travailler en Allemagne, un soldat prisonnier sera libéré.
Le vieux maréchal, désabusé, doit s’effacer derrière son ministre qui détient effectivement tous les pouvoirs.
“Pour les milieux résistants, note Baumel, le masque était tombé. En une année à peine, la position de nos mouvements était passée d’une neutralité bienveillante à une critique de plus en plus acérée des compromissions du régime avec l’ennemi. L’hostilité franche viendrait bientôt .”
Les événements vont se précipiter.
Le 8 novembre, les Alliés débarquent en Algérie et au Maroc. Les troupes françaises de Giraud se joignent à eux. Hitler est furieux. Après avoir rencontré Laval à Munich, il donne à son armée l’ordre d’envahir la zone sud.
Mitterrand et bien d’autres comme lui quittent leur poste pour se précipiter vers la Résistance.
Le 27 novembre, l’armée d’armistice est dissoute. La flotte française de Toulon se saborde pour ne pas tomber aux mains de l’ennemi : 135 bâtiments coulent, dont le cuirassé Strasbourg.
Pétain pourrait alors s’envoler pour l’Algérie, comme le fera Couve de Murville, mais il choisit de rester à Vichy.
Secrétaire des M.U.R.
Ses collaborateurs les plus proches ayant été décimés par les rafles, Frenay doit nommer de nouveaux responsables à la direction du mouvement. Baumel est alors prié d’aller à un rendez-vous secret que lui fixe un adjoint du chef de Combat.
“Nous devions nous rencontrer loin du centre ville, se souvient l’auteur de Résister, quelque part sur la Corniche, auprès de l’impressionnant monument à l’armée d’Orient en forme d’arc de triomphe. On ne pouvait rêver mieux pour déjouer toute surveillance : une vue panoramique à 18O° et une journée à ne pas mettre un mouchard dehors. Le mistral était d’une violence capable d’arracher les tuiles des maisons et la mer était déchaînée.”
Frenay est satisfait du travail qu’a déjà effectué Jacques Baumel. C’est pourquoi son envoyé lui propose de s’engager davantage, en acceptant un poste de permanent à la direction de Combat . Le numéro un de l’organisation ayant l’intention de créer une instance de coordination des mouvements de la zone sud, il a besoin de nouveaux seconds .
Le jeune résistant, qui a déjà accepté tant de délicates missions, n’ignore pas quels dangers il va courir. Il sait qu’il y a “littéralement un gouffre entre le militantisme le plus décidé et la plongée en clandestinité”. Il cherche en vain des atermoiements...
“Mon interlocuteur se fit insistant, se souvient-il, et je demandai quelques jours de répit pour mettre mes affaires en ordre. Il me fut accordé quarante-huit heures. Je pris finalement le parti de ne quasiment rien dire à personne, même pas à ma mère, et je m’évaporai de Marseille. J’ai su plus tard que ma “disparition” avait donné lieu à des interprétations aussi nombreuses que loufoques . ”
Commence alors pour l’exilé un vie tissée d’alertes, d’angoisses et de souffrances. L’occupant est partout. Méfiance...
Sans trop de difficulté, grâce à “son caractère fondamentalement solitaire” et à ce “fond protestant” qu’il reconnaît en lui, le jeune homme renonce à ces “agréments de la vie” qu’étaient à cette époque “les boîtes de nuit” et les bons “restaurants de marché noir”. Plus dure est la rupture avec les anciens amis, plus contraignante la décision de ne nouer aucune relation affective. “Le moins d’attaches possible, donc le moins de prises possible pour l’ennemi” : telle est la loi faite au résistant. Adieu le joyeux temps qu’a connu le dandy de vingt ans! Le nouvel homme de l’ombre se défie “des rencontres de hasard” comme de “l’aventure fugace” ou de la moindre “amourette”. Plus pénible encore : le clandestin doit se priver du réconfort de sa famille. “J’ai dû revoir furtivement mes parents deux ou trois fois durant toute la période de la guerre”, rapporte Jacques Baumel, et d’ajouter : “C’est sans doute l’une des raisons de ma survie . ”
Une autre raison, la chance. Celle qui, par exemple, en février 1942, place entre lui et des Allemands prêts à l’appréhender un contrôleur de la S.N.C.F. courageux et sachant faire preuve de présence d’esprit.
La scène se passe dans le train, entre Lyon (Quartier général du Mouvement) et Paris.
Les wagons sont bondés. Baumel transporte beaucoup d’argent, et des papiers compromettants. Lorsqu’il voit venir dans le couloir des agents de la police nazie, il se réfugie dans les toilettes. Peu après, les Allemands secouent la porte. Le contrôleur parviendra-t-il à les persuader qu’en raison du grand nombre de voyageurs cette porte a été condamnée? Les serviteurs de la Gestapo lancent des jurons dans leur langue aux rudes sonorités, ils malmènent la poignée de la porte, puis ils passent leur chemin... Ouf!... le voyageur clandestin a quelque peine à se remettre de son émotion... Dans de semblables circonstances, tant de ses compagnons ont déjà perdu leur liberté... Tant de ses compagnons ont perdu leur vie, après avoir subi d’atroces tortures...
A maintes reprises, dans les trains, dans les hôtels, au détour d’une rue, Jacques Baumel frôlera les plus grands dangers. Il n’en réussit pas moins les différentes missions qui lui sont confiées. Il rencontre les dirigeants de Libération, ceux de Franc-Tireur.
En avril 1943, ces efforts trouvent leur récompense.
Frenay atteint son but : il peut organiser la première réunion des Mouvements unis de Résistance (les M.U.R.)
Jacques Baumel y assiste, en tant que secrétaire général.
Il vient d’avoir vingt-cinq ans. Il occupe désormais un poste de première importance à la tête de l’action clandestine qui s’oppose à l’occupation de la France par l’Allemagne.
La France libre
Jacques Baumel vient d’être affecté à la direction politique de Combat lorsqu’il est envoyé en mission à Paris, pour y rencontrer le colonel Rémy. Ce personnage, dont le vrai nom est Gilbert Renault, vient de Londres. C’est un agent de renseignements, qui appartient aux services du général de Gaulle. Il est courageux, fantasque, impétueux. Bien que ne cachant pas ses opinions de droite, et même d’extrême droite, il a pris contact avec le Front National pour la Libération du Territoire, une organisation communiste, à laquelle il a alloué une subvention d’un million de francs. Mais il se demande si d’autres mouvements, qui se battent contre l’occupant, ne sont pas animés par des courants de pensée différents. Baumel, ex-Berneix, devenu Brémond, est chargé “de lui présenter un tableau plus réaliste de la Résistance en France 1. ”
Les deux hommes déjeunent dans un bon restaurant de la capitale, où les Allemands sont partout. Le jeune collaborateur de Frenay n’en mène pas large, car le bruyant agent du Général ne prend guère de précautions pour exprimer ses souhaits. Et que dit-il ? Qu’il faudra lui faire parvenir des cartes, sur lesquelles figureront les plans des terrains de parachutage et d’atterrissage discrets dont il aura besoin. Dans quel but? Afin d’augmenter le nombre des postes de radio et le nombre des spécialistes susceptibles de les faire fonctionner, ce qui permettra de renforcer et d’améliorer les liens entre la France Libre et la Résistance.
En effet, tout reste à faire, ou presque.
Rémy est bien placé pour le dire, lui qui a été l’un des tout premiers agents de la colonie française réfugiée en Angleterre à reprendre contact avec le pays natal.
Près de vingt mois se sont écoulés depuis l’appel du dix-huit juin. De Gaulle a organisé le Conseil de défense de l’Empire, créé, avec les soldats éparpillés hors de France, les Forces Françaises Libres, qui se sont illustrées en attaquant la Syrie, dès juin 1941, aux côtés des troupes britanniques, mais il a aussi affronté Churchill après Mers el-Kébir, échoué dans une tentative de débarquement à Dakar, démêlé une affaire de trahison touchant l’un de ceux qui l’ont rejoint, le vice-amiral Muselier. Par ailleurs, ce chef de guerre, spécialiste des chars, auteur de la France et son armée, éprouve certaine gêne lorsqu’il lui faut apprécier les actions que peuvent entreprendre des résistants clandestins. Les méthodes de l’ombre ne sont pas du tout son fait. Ce qu’il veut, lui, c’est un corps militaire français qui comptera parmi les vainqueurs des Allemands, quand sonnera l’heure de la Libération.
Cependant, dès qu’il a été installé à Londres, il a mis en place un service de renseignements, le 2e bureau de son état-major, chargé de le tenir informé de ce qui se passe dans son “cher et vieux pays”. Pour diriger cet organisme, il a nommé un polytechnicien qui venait de le rejoindre, le lieutenant Dewavrin, plus connu sous le pseudonyme de Passy. Dès le mois de juillet 1940, celui-ci recrute des agents qu’il envoie en France. Le colonel Rémy est l’un des tout premiers. Au mois de décembre, toujours en 1940, un officier de marine, Estienne d’Orves, débarque à son tour et crée le premier réseau de la France libre. Mais trahi par un des ses collaborateurs, il sera arrêté par les Allemands au début de l’année 1941, condamné à mort le 25 mai et fusillé le 29 août.
Passy, assisté de Rémy et de quelques autres compagnons non moins hardis, n’en poursuit pas moins sa tâche. Il développe le BCRA (Bureau central de renseignements et d’action). Grâce à ce service, de Gaulle est au courant de ce qui se passe sur le sol natal. Il apprend que les attentats contre les Allemands se multiplient, que les représailles sont terribles. Le 23 octobre 1941, il déclare, à la radio de Londres : “La guerre des Français doit être conduite par ceux qui en ont la charge, c’est à dire par moi-même et par le Comité national (...) Or, actuellement, la consigne que je donne pour le territoire occupé est de ne pas y tuer d’Allemands. Cela, pour une seule mais très bonne raison, c’est qu’il est, en ce moment, trop facile à l’ennemi de riposter par le massacre de nos combattants...” Par ces mots, le général “fait savoir aux combattants de l’intérieur qu’il se considère comme leur chef ”, notera Henri Noguères, l’historien de la Résistance 2 .
Bon nombre de clandestins ne l’entendent pas de cette oreille. Ils critiquent la consigne donnée. Parmi eux, on trouve Frenay, qui écrira plus tard : “Il est vraisemblable que de Gaulle a envisagé le risque de voir se camper face à lui une Résistance prétendant représenter la France et qui, aux yeux de l’opinion publique, avait le grand prestige de n’avoir pas cessé de vivre et de combattre sur le sol de la patrie 3 . ”
Le BCRA a créé des liens entre le Comité de Londres et la Résistance de l’intérieur, mais le Général juge que la soudure doit être plus étroite. Il voudrait aussi une meilleure cohésion des mouvements et des réseaux clandestins. Aussi désigne-t-il Jean Moulin pour être le “rassembleur” de tous ceux qui combattent les Allemands.
L’émissaire du Général
Jean Moulin est chargé de réaliser, dans la zone sud, “l’unité d’action de tous les éléments qui résistent à l’ennemi et à ses collaborateurs 4.”
Jacques Baumel, “l’un des responsables de la Résistance intérieure qui l’aura le plus souvent côtoyé 5 ”, va participer activement à cette mission.
Le représentant du général de Gaulle, âgé de 43 ans, est déjà un héros, lorsqu’il est parachuté, le 1er janvier 1942, au-dessus des Alpilles. En effet, ce jeune préfet d’Eure-et-Loir s’est dressé contre les Allemands dès le 17 juin 1940. Il a refusé de signer un tract que les envahisseurs exigeaient de lui, et a tenté de se suicider en se tranchant la gorge, pour ne pas céder à leurs tortures. Rescapé, il a réussi à s’enfuir et à gagner Londres.
De retour en France, il se rend d’abord à Marseille, où il rencontre Frenay, le seul chef de la Résistance qu’il ait connu, en avril 1941, avant de partir pour Londres. Frenay l’accueille avec joie, bien qu’il suspecte l’arrivant de certaine sympathie pour les communistes. Moulin se rend ensuite à Lyon, et prend contact avec d’Astier de la Vigerie. Les deux hommes sont de même sensibilité politique. “ Nous nous promenions des heures durant dans une île du Rhône, parce qu’une chaise et une table lui donnaient un sentiment d’insécurité, se souvient le chef du mouvement Libération. Nous nous heurtions aussi, nous allions nous heurter : c’était déjà un homme d’État décidé 6 .”
Puis à Miribel, dans l’Ain, Moulin transmet à Jacques Lévy, le chef de Franc-Tireur, le message de de Gaulle.
Finalement, Combat, Libération et Franc-tireur se rallient au Général, symbole du patriotisme français, et seul susceptible de coordonner toutes les actions entreprises pour poursuivre la lutte contre les Allemands.
Au demeurant, les trois grands mouvements de la Résistance intérieure se trouvent dans l’impossibilité de repousser les propositions présentées par Moulin, car ils sont dramatiquement privés de ressources financières. Les secours venus de Londres, tant en matériel qu’en argent frais, leur sont absolument nécessaires pour poursuivre le combat sur le sol natal.
Lors de son passage à Marseille, en janvier 1942, Moulin remet à Frenay 250 000 F. Par la suite, les subventions ne cesseront d’augmenter. “ Moulin répartissait les fonds en fonction de l’importance des mouvements, rapporte Jacques Baumel. Ainsi quand Combat recevait 5 millions de francs de l’époque,(...) Libération en touchait 3,5 et Franc-Tireur moins d’un million. Selon un protocole très spécial, je recevais les fonds destinés à Combat, tout d’abord, puis aux MUR ensuite. Je devais les répartir ensuite selon une grille entre, d’une part les services nationaux, et d’autre part, les six régions de la zone non occupée 7.”
Baumel a d’autres occasions de prendre contact en cachette avec le représentant du Général.
Collaborateur proche de Frenay, il voit parfois, dans l’exercice de ses fonctions, “plus d’une quinzaine de responsables divers” le même jour. “Je changeais souvent les lieux de rendez-vous, précise-t-il, utilisant tour à tour la discrétion de certaines églises, les quais du Rhône ou de calmes squares de quartier. Je passais ainsi consignes et informations à des responsables de tous grades, qui allaient de Jean Moulin, que je rencontrerais souvent, jusqu’aux divers responsables des réseaux locaux de Résistance, en passant par les patrons des grands mouvements 8 .”
Le témoignage de d'Astier de la Vigerie complète celui de Jacques Baumel. Le chef de Libération, qui a révisé son premier jugement, évoque un personnage somme toute fort peu soucieux de sa sécurité. Certes, “Jean Moulin donnait ses rendez-vous dans les allées discrètes de la roseraie du parc de la Tête d’Or”, et il envoyait “en éclaireur son secrétaire personnel”, mais c’était avant “d’apparaître sans garde du corps, ce qui m’a toujours laissé rêveur”, note d’Astier. Et, se souvenant que de Gaulle “détestait la contrainte des mesures de sécurité”, il ajoute : “En cela, Moulin avait un comportement parfaitement gaulliste”.
Au cours de cette année 1942, l’évolution de la lutte contre l’occupant va rapprocher de plus en plus souvent Baumel et Moulin qui ont une même mission, l’un au service de Frenay, l’autre de de Gaulle, celle de créer les “Mouvements unis de la Résistance”.
Dès leur premier tête à tête, le délégué venu de Londres a “signifié” au secrétaire de Combat “que le général de Gaulle souhaitait qu’il assure (lui, Moulin) la présidence du futur comité de coordination des trois principaux mouvements de la zone libre .”
En avril 1943, on l’a vu, les MUR sont constitués.
Baumel devient le secrétaire de son Comité directeur.
“Frenay avait atteint son objectif, note Jacques Baumel. Sauf que, s’il conservait la présidence effective des MUR, il avait dû céder la présidence de leur comité directeur à Jean Moulin, qui cumulait ainsi les fonctions de ministre de De Gaulle et de patron, en droit sinon en fait, de la Résistance.”
Baumel entre en “gaullisme”.
Rivaux, Moulin et Frenay vont s’affronter rudement.
Le général de Gaulle n’a pas seulement demandé à son délégué d’organiser des services communs à tous les réseaux de la Résistance, il l’a également chargé de constituer une Armée secrète aux ordres de la France libre. Le capitaine Frenay travaille également à la mise sur pied d’une telle force militaire, mais il veut qu’elle reste avant tout soumise aux Mouvements.
Moulin l’emporte. Frenay et les autres chefs de la lutte clandestine ne garderont la haute main que sur les Corps francs.
Autre sujet de discorde : l’attribution et la répartition des fonds alloués par Londres. Une baisse intervient-elle? Frenay menace Moulin de ne plus collaborer avec lui. Tiraillé entre ces deux hommes, Baumel vit une situation pénible. “ J’étais ipso facto le secrétaire général de l’un et de l’autre”, dit-il.
Les événements qui font suite au débarquement des Américains en Afrique, en novembre 1942, ne vont pas contribuer à faciliter sa tâche.
Une résistance non gaulliste, hostile aux Anglais, se développe en Algérie. Elle reconnaît comme son chef le général Giraud, que les Américains soutiennent. Les Américains n’aiment pas de Gaulle qu’ils soupçonnent de complaisance envers les communistes.
Tel est le climat, lorsqu’un des membres de la direction de Combat fait savoir à ses pairs que les Américains souhaitent développer leur propre réseau de renseignements en France.
Les Américains sont riches et généreux. Or il est possible de les rencontrer à Genève. Faut-il y aller? La question est débattue sans que Moulin participe aux discussions. Une majorité se dessine en faveur du déplacement. “ Quant à moi, se souvient Baumel, je rappelle qu’il est très délicat de prendre une décision de cette nature en l’absence du président des MUR. On me toise ici et là comme si j’étais passé à l’ennemi .” En dépit de ces objections du secrétaire général, un adjoint de Frenay, Bénouville, est désigné pour se rendre en Suisse. Il en revient avec une valise contenant un million de francs. D’autres millions suivront si les MUR adressent aux Américains les renseignements jusque là réservés aux Anglais par l’intermédiaire du BCRA.
Les nouvelles se répandent vite dans les milieux du renseignement. Le chef du BCRA, Passy, accuse Frenay de trahison. Quant à Moulin, il profite d’une séance du comité directeur des MUR pour l’attaquer avec une violence inouïe, l’accusant de briser l’union de la France libre et de la Résistance intérieure, allant jusqu’à s’écrier : “ C’est un véritable coup de poignard dans le dos que vous avez porté à de Gaulle! ”
Quelques jours après, le chef de Combat demande à son secrétaire ce qu’il a pensé de la réunion. La réponse de celui-ci est sans ambiguïté : “Je ne lui cachai pas que, si je comprenais les raisons qui l’animaient, je n’avais pas approuvé son initiative suisse. Ni politiquement. Ni tactiquement : elle était trop dangereuse et elle venait trop tard. Elle lui serait reprochée. Et elle serait également exploitée contre de Gaulle à un moment très difficile pour lui. ”
Ce à quoi Jacques Baumel ajoute : “ Si je devais dater mon entrée en “gaullisme”, je crois que je pourrais, sans trop me tromper, remonter à ces terribles journées d’affrontements .”
4 - L’énigme de Caluire
Le Conseil national de la Résistance
Au mois de mars 1943, Jacques Baumel est à Paris.
Depuis le 11 novembre 1942, les Allemands occupent la zone sud. La ligne de démarcation n’existant plus, le secrétaire du Comité directeur des MUR a été mandaté pour faciliter le regroupement des mouvements de résistance de la zone nord.
Dans le cadre de sa mission, il rencontre Pierre Brossolette. Âgé d’une quarantaine d’années, cet agrégé d’histoire était avant guerre journaliste socialiste. Puis il a fait partie de Libération nord, a rejoint de Gaulle, a été plusieurs fois parachuté en zone occupée, et se trouve maintenant chargé de coordonner les différents réseaux qui se battent contre les Allemands. En bref, le Général lui demande de faire dans la zone nord ce que Moulin a fait dans la zone sud.
Pour mener à bien sa tâche, il dispose de l’assistance du BCRA, et travaille en étroite collaboration avec son chef, le colonel Passy, que Baumel rencontrera à plusieurs reprises au cours de son séjour dans la capitale.
Baumel, jeune “missus dominicus” (comme il se surnomme lui même dans ses Mémoires) représente toutes les grandes associations de résistance de la zone sud. Les renseignements qu’il peut fournir ne manquent pas de retenir l’attention de l’envoyé de Londres. Et que lui dit-il ? Que non content d’être devenu le président des MUR, Moulin veut mettre en place un organisme plus large, qui intégrera, outre les mouvements de la Résistance, des représentants des partis politiques et des syndicats. Frenay et d’Astier de la Vigerie, hostiles à ce plan, se sont rendus à Londres, au mois d’octobre précédent, afin d’exposer au général de Gaulle les raisons de leur opposition. Il en aurait fallu davantage pour freiner l’élan de Moulin. En ce moment même, il est à son tour à Londres, où il soumet son projet au chef de la France libre.
Brossolette et Moulin sont des hommes de gauche, issus tous les deux du Front populaire. Ils devraient s’entendre. Mais Brossolette est un adversaire des partis qui ont perdu la France. Dans un hebdomadaire, la Marseillaise, il a signé quelques mois plus tôt “un article flamboyant contre le système des partis politiques”, qui a fait scandale “venant d’un notoire intellectuel socialiste 1.” Ce qu’il veut, lui, c’est une sorte de Super-MUR, organisé autour du général de Gaulle, et ne rassemblant que les Mouvements de Résistance des zones nord et sud.
De même qu’il a dû affronter Frenay, Moulin va devoir faire face à l’hostilité de Brossolette. Conduit par ses fonctions à rencontrer souvent l’un et l’autre, Baumel apprendra d’eux avec quelle violence ils se sont opposés.
Mais Moulin est fort des instructions écrites, précises et indiscutables, que de Gaulle lui a remises le 21 février 1943 : “Il doit être créé, dans les plus courts délais possibles, un Conseil de la Résistance unique pour l’ensemble du territoire métropolitain et présidé par Jean Moulin (...) Ce Conseil de la Résistance assurera la représentation des groupements de résistance, des formations politiques résistantes et des syndicats ouvriers résistants 2.”
Moulin triomphe de tous les obstacles.
Le 27 mai 1943, à Paris, au 48 de la rue du Four, se tient “la réunion la plus importante de la clandestinité” 3 : la séance inaugurale du CNR, le Conseil national de la Résistance. Les chefs historiques de la Résistance en zone sud, Frenay, d’Astier, Lévy sont absents, mais représentés par leurs adjoints, Bourdet pour Combat, Copeau pour Libération, Claudius-Petit pour Franc-Tireur. Au total 17 membres, dont Le Troquer, délégué par le parti socialiste, Mercier par le parti communiste, Bidault par les démocrates populaires, et, pour ce qui est des syndicats, Saillant par la CGT, Tessier par la CFTC.
Avant de se séparer cette première assemblée rend “hommage aux combattants français engagés dans la guerre” et réclame “la création d’un gouvernement provisoire présidé par de Gaulle 4 ”.
Le représentant du Général a gagné sur toute la ligne.
Baumel, qui se rappelle avec émotion ces événements, conclut : “ L’ironie affreuse de cette histoire, c’est que Moulin ne verra pas s’accomplir la victoire du CNR 5 .“
L’Armée secrète
Le CNR renforce la position du général de Gaulle en face des Britanniques et des Américains. Il lui permet aussi de sortir à son avantage du long conflit qui l’oppose au général Giraud. Le 3 juin 1943, le Comité français de libération nationale (CFLN) est constitué à Alger, afin de “diriger l’effort français dans la guerre sous toutes ses formes”. Il est placé sous la présidence commune de de Gaulle et de Giraud, mais celui-ci sera conduit à s’effacer progressivement.
Toutes les forces armées dépendent désormais du CFLN, y compris l’Armée secrète, créée sur le sol national par Moulin et Frenay. Ces deux hommes, qui se sont si souvent heurtés, sont tombés d’accord pour que l’organisation et le commandement de cette force militaire soient confiés au général Delestraint.
De Gaulle ne pouvait qu’approuver ce choix, Delestraint et lui ayant eu l’occasion de s’apprécier lorsqu’ils travaillaient ensemble, avant la guerre, à l’installation des liaisons radio entre chars.
Au mois d’octobre 1942, lorsqu’il entre en fonction, Delestraint fait le point de ce que l’on peut difficilement appeler une armée au combat.
Dès le second trimestre de 194O, les Allemands ont dû faire face à des sabotages, des coups de main, des agressions, qu’ils ont réprimés de plus en plus durement. Mais durant plusieurs mois, ces initiatives sont restées isolées les unes des autres. Puis les réseaux de la Résistance, dont on a vu le développement, ont mis en place des “corps francs”. Les militaires de carrière ont créé l’Organisation de résistance de l’armée (ORA). Après l’invasion de la Russie par les armées du Führer, les communistes se sont précipités en grand nombre vers les mouvements qui luttent contre l’occupant, et Charles Tillon a fondé les Francs-tireurs et partisans (FTP). Telles sont les forces avec lesquelles Delestraint doit compter, forces qui vont brusquement se trouver renforcées par l’afflux considérable de jeunes gens âgés de vingt à vingt-deux ans. Ces jeunes hommes, des classes 1940, 1941 et 1942, veulent échapper au Service du travail obligatoire (STO) institué par Laval pour fournir de la main-d’œuvre au Reich. De très nombreux “réfractaires” frappent aux portes des unités combattantes susceptibles de les accueillir.
Delestraint aura quelque peine à s’acquitter de sa mission, pour de nombreuses raisons. “La première, rapporte Bourdet, c’était la difficulté qu’il avait, militaire de carrière de 55 ans, de “dépouiller le vieil homme” et de mesurer à quel point cette guerre était neuve . “Nous, ajoute-t-il, résistants de Combat, avions fait preuve d’un bizarre militarisme en choisissant un officier général pour cette tâche singulière 6. ” Témoignage confirmé par Jacques Baumel, qui note “sa méconnaissance tragique des questions de guerre clandestine”.
Le secrétaire des MUR, qui a la responsabilité du fonctionnement du comité central des Mouvements, se souvient de ces réunions agitées au cours desquelles Frenay et Delestraint se sont brutalement affrontés. Ces “accrochages” étaient pour lui “une source de tristesse qui confinait à la souffrance”. Elles lui ont laissé “une impression épouvantable de gâchis 7 ”. Pour ce qui est des effectifs de cette force armée, “on a avancé les chiffres et les informations les plus fantaisistes”, nous apprend Jacques Baumel, qui a relevé “des estimations qui vont du simple au décuple, certains services allemands créditant l’Armée secrète de plus de cent mille hommes, fin 1943, certains historiens avançant le chiffre de soixante-quinze mille, Bénouville estimant leur nombre à environ dix mille, ce qui me semble plus près de la réalité ”.
Ce que l’on reproche surtout au chef de l’Armée secrète, c’est son attentisme.
Cependant, au tout début du mois de juin 1943, il est sur le point de s’engager dans une “action immédiate”, dont le général de Gaulle a admis le principe dans une “instruction du 21 mai 8 ”.
Hélas, le 9 juin, Delestraint est arrêté à Paris, à la station de métro La Muette.
Déporté à Dachau, il y sera assassiné par les S.S.
Les guets-apens
Au cours de ces quelques semaines, primordiales pour l’histoire de la Résistance, et qui vont de la création du CNR, le 27 mai 1943, à l’arrestation de son créateur, le 21 juin, Jacques Baumel est au cœur de la tourmente.
Le jour même de la première réunion, à Paris, du Conseil national de la Résistance, les MUR doivent se réunir à Mâcon. Lorsque Baumel, accompagné de Bénouville, sort de la gare pour se rendre au lieu discret du rendez-vous, un agent de liaison affolé les alerte : la Gestapo vient d’arrêter Bertie Albrecht. Elle attendait dans un café l’heure de la réunion. Une femme, qui se prétendait envoyée par Frenay, l’a invitée à la suivre. Dans la rue, les policiers allemands se sont jetés sur Bertie et l’ont rouée de coups, avant de l’enlever, mais ils n’ont pas pu l’empêcher de hurler : ”Attention, c’est la Gestapo, la Gestapo!”
La malheureuse sera torturée, puis étranglée.
Baumel garde d’elle un souvenir ému : “Avec Bertie Albrecht est morte l’une des plus pures héroïnes de la Résistance ”. Elle compte parmi les seize héros qui ont été inhumés au Mémorial du Mont-Valérien.
Le secrétaire des MUR et son compagnon l’ont échappé belle ce 27 mai, car il avaient à faire à forte partie. La femme qui a trahi la confiance d’Albrecht est un agent double du nom d’Edmée Delétraz. On va la retrouver dans une autre embuscade terriblement meurtrière.
Le 15 juin, Claude Serreulles, aide de camp du Général, est parachuté en France pour assister Moulin. Les deux hommes décident d’une concertation au cours de laquelle un remplaçant du chef de l’Armée secrète sera choisi. Le rendez-vous est fixé au 21 juin, à 14 h 30, à Caluire, une commune de l’agglomération lyonnaise, chez le docteur Dugoujon. Doivent s’y rendre deux colonels, Lacaze et Schwarzfeld, Henry Aubry pour Combat, Raymond Aubrac pour Libération, Bruno Larat et André Lassagne. Ce dernier, professeur de lettres, militant de Libération devenu membre de l’Armée secrète, est chargé de l’organisation de la réunion.
Serreulles ne sera pas au rendez-vous, car pour s’y rendre, il doit prendre le funiculaire et il se trompe de ligne. En revanche, Aubry se présente accompagné d’un personnage inattendu : René Hardy.
On connaît la suite : la Gestapo est aux aguets. Klaus Barbie et ses sbires interviennent à 15 h 10. Moulin et ses compagnons sont arrêtés. La résistance est décapitée.
Atrocement torturé, le premier président du CNR mourra dans le train qui le conduit en Allemagne.
Et les autres?
“L’affaire Moulin” commence.
Le témoignage de Baumel
Le secrétaire du Comité directeur des MUR rappelle que l’origine de cette catastrophe est dans “la lutte sans merci que Frenay et Moulin se sont livrée au sujet de l’armée secrète et pour son contrôle”. Le débat pour le remplacement de Delestraint, auquel la réunion devait mettre un terme, n’en aura été qu’un nouvel épisode.
Le lendemain de la tragédie, après avoir pris “d’urgence toutes les règles de sécurité de circonstance 9 ”, Baumel enquête. Il note d’abord que rien n’a été fait pour assurer la protection de “l’état-major suprême de l’armée secrète”. L’aide du Corps franc, qui protège le comité directeur des MUR lorsqu’il se réunit, a été repoussée. “ Dilettantisme, sottise, amateurisme ? ” s’interroge Baumel, qui sait de quoi il parle, ayant lui-même “organisé en trois ans plus d’une centaine de réunions d’état-major”. Cette faute, dit-il, “n’a pas retenu toute l’attention qu’elle mérite, malgré, ou à cause de son caractère aveuglant”. Faute d’autant plus grave que des bavardages avaient précédé la réunion de Caluire : nombreux étaient ceux qui savaient qu’elle se tiendrait .
Baumel en vient ensuite à l’analyse du rôle joué par chacun des acteurs de ce drame.
Outre Moulin, quatre hommes pris chez le docteur Dugoujon seront torturés et déportés : Dugoujon lui-même, Lassagne, Schwartzfeld, et Larat qui mourra en déportation.
Plus heureux, le colonel Lacaze sera jugé et libéré en janvier 1944, ce que relève Baumel, sans plus, car il s’attache surtout à examiner les cas des trois autres protagonistes : Aubrac, Aubry et Hardy.
Dès le lendemain de l’arrestation, “des rumeurs circulent”. Y a-t-il eu un traître ? Et qui ? “On suspecte celui-ci ou celui-là, sans trop savoir encore”.
Raymond Aubrac “raflé une première fois par la police française le 15 mars 1943” a été libéré grâce à l’intervention énergique de sa femme, Lucie Aubrac. Son évasion après Caluire, organisée par cette même Lucie, avec l’aide d’un Corps franc, a été souvent jugée rocambolesque. Qui plus est, le sinistre Barbie, lors de son procès, a accusé Aubrac d’avoir travaillé pour lui. Pour autant, Jacques Baumel, bien qu’il n’éprouve pas une sympathie particulière pour ce “membre communisant de Libération”, voit en lui un “combattant efficace”, et il ne croit absolument pas à sa culpabilité.
Reste Aubry et Hardy.
Aubry, membre de Combat, officier de la Coloniale, chef de cabinet de Delestraint, est devenu le plus haut responsable de l’Armée secrète après la disparition de son chef. Quant à Hardy, c’est Aubry qui l’a amené à la réunion de Caluire.
Baumel a bien connu Aubry, ayant été son adjoint, à Marseille, lorsqu’il faisait ses premiers pas dans la résistance. A ce point de son récit, le mémorialiste se voit contraint de rapporter certaine “chose” qu’il s’est “toujours interdit de juger”. “Quand les nazis, dit-il, ont arrêté nos camarades, ils ne savaient pas lequel était Moulin. Ils se sont ainsi affreusement acharnés sur Lassagne qu’ils avaient d’abord pris pour le Délégué du général de Gaulle. Puis est venu le tour d’Henry Aubry qui, lui aussi, aura été épouvantablement martyrisé. Il semble aujourd’hui établi que c’est lui qui a désigné Moulin à ses bourreaux”.
Et plus loin, Baumel ajoute, avec une netteté dont ne font pas preuve, sur ce point, tous les historiens de la Résistance : “Les aveux d’Aubry permettent aux Allemands de “loger” plusieurs de nos responsables de région, à Marseille, Montpellier, Toulouse et Limoges, et de préciser les informations qu’ils possédaient déjà sur la structure de l’Armée secrète.”
Aubry a cédé à la torture, comme tant d’autres. Tout le monde ne possède pas le courage sublime d’un Pierre Brossolette qui, pour ne pas parler, se jettera bientôt du haut du cinquième étage de l’immeuble de la Gestapo, avenue Foch. Mais la défaillance du suppléant de Delestraint ne permet nullement de l’accuser de trahison. Et pourtant, n’est-ce pas lui qui a fait venir à Caluire René Hardy, sur qui vont peser les plus lourds soupçons, d’où naîtra une défiance qui n’est pas à ce jour dissipée ? Pourquoi cet intrus ?
A cette question, on peut répondre qu’Aubry s’était fait accompagner par Hardy afin de “faire nombre”, pour mieux représenter Frenay, en face de Moulin soutenu à la fois par des hommes à lui et par ceux de Libération.
Hardy, membre de Combat, servait avec une compétence et une efficacité remarquables le NAP-Fer ( NAP : Noyautage des administrations Publiques. - Fer : Chemins de fer ), dont il était responsable. Il avait maintes fois donné des preuves de ses qualités et de son savoir-faire. Cependant, certains aspects de sa vie, quelques traits de son caractère étonnaient ses compagnons de lutte.
“Je l’aimais bien”, dit Jacques Baumel, qui le rencontrait “au moins une fois par mois pour lui remettre dans une mallette le budget de son service, et pour lui demander le compte rendu de ses activités.” A ces entrevues discrètes assistait souvent une superbe jeune fille, Lydie Bastien, dont le cheminot était follement épris. Le secrétaire général n’appréciait guère la présence de cette demoiselle de vingt ans, “pour qui la clandestinité n’était que du roman vécu”. Son inquiétude le conduisit à mettre son correspondant “assez brutalement en garde”. Sa crainte aurait été plus grande s’il avait su à quel point Hardy était capable de dissimulation.
En effet, quinze jours avant Caluire, Hardy a été arrêté par les Allemands, puis relâché. La règle voulait qu’en pareil cas le résistant avertisse ses camarades et cesse immédiatement toute activité clandestine. Hardy n’en a rien fait, et pour cette raison, Aubry lui a demandé sans méfiance de l’accompagner à la réunion organisée par Moulin.
La suite, objet de tant de controverses, est bien connue dans ses grandes lignes.
De tous les prisonniers, Hardy est le seul que Barbie ne fait pas emmenotter. Quand il s’enfuit, il est porteur d’un pistolet qui a échappé à la fouille. Les Allemands tirent sur lui, maladroitement, le touchant à un bras, à moins qu’il ne se blesse lui-même, avec sa propre arme. Hospitalisé, remis par la police française à la police allemande, il réussit une seconde évasion et rejoint ses amis de Combat.
Bénouville le défend, Bénouville ne l’abandonnera jamais. Grâce à Bénouville, Hardy et Lydie Bastien gagneront l’Afrique du Nord. A Alger, Frenay, qui est devenu là-bas membre du Comité français de libération nationale, prend Hardy dans son cabinet.
Bénouville a toujours pensé que René Hardy était innocent. D’autres résistants l’ont accusé très vite d’être un traître. Dès le lendemain de Caluire, on voit reparaître l’agent double Edmée Delétraz. Elle a voulu faire savoir à Moulin qu’il était en danger, Hardy étant comme elle, dit-elle, au service de la Gestapo. Elle a effectivement adressé un message en ce sens à l’ORA. Mais le message s’est perdu, Moulin ne l’a pas reçu. Au demeurant, quel crédit accorder à un personnage aussi trouble?
Lucie Aubrac est de ceux qui croient à la culpabilité du responsable du NAP-Fer. Dès le 24 juin, elle lui fait porter, alors qu’il est encore à l’hôpital, un pot de confitures empoisonnées, qu’il ne goûtera pas.
Depuis lors la polémique n’a jamais vraiment cessé, bien que René Hardy, deux fois traduit en justice, ait été deux fois acquitté.
Qu’en pense Jacques Baumel?
Selon lui, Klaus Barbie faisait chanter l’amoureux de Lydie Bastien, depuis sa première arrestation, mais sans grand succès. ”S’il est une certitude dans cette longue histoire (...) précise-t-il, c’est que René Hardy aura protégé ses amis de Combat.”
Hardy ne voulait pas participer à la réunion de Caluire. Deux jours avant le drame, Baumel a assisté à une rencontre au cours de laquelle Hardy a clairement exprimé son refus d’accompagner Aubry. Celui-ci a persisté dans son projet imprudent, alors que Hardy n’avait rien à faire à Caluire. C’est ainsi que Baumel et d’autres membres de Combat ont commis une faute, qui est venue s’ajouter à une cascade de fautes, en ne s’opposant pas aux intentions d’Aubry.
“Il ne faut d’ailleurs pas exclure, note Baumel, qu’il n’y ait pas eu de trahison, dans le sens direct et volontaire du terme, mais un formidable travail de recoupements de la part de la Gestapo et de l’Abwehr (Service de renseignements allemand), de filatures et d’intoxication, s’appuyant sur la négligence de l’un, sur la faiblesse de l’autre, et finissant par aboutir à la maison du docteur Dugoujon”.
En ce qui concerne le président du CNR, sur qui d’odieux soupçons ont aussi pesé, en raison de son “long passé de bonnes relation avec les communistes”, le secrétaire du Comité directeur des MUR, qui a suivi son action “au jour le jour”, déclare : “Moulin a été le serviteur fidèle, infatigable et héroïque du général de Gaulle”.
Il est à sa place au Panthéon.
Tout bien pesé, Baumel conclut :
“Dans la tragique affaire de Caluire, il y a un coupable, René Hardy, et plusieurs responsables”.
En se rangeant avec honnêteté parmi ces derniers, il force notre conviction.
Notes :
Chapitre I - 3 (p. 27 à 34)
1 J. Baumel, Résister... op. cité.
2 Henri Noguères, Histoire de la Résistance en France, Paris, Laffont, 1967.
3 Henri Frenay, La nuit finira, Mémoires de Résistance 1940-1945, Paris,
Laffont, 1973.
4 J. Lacouture, De Gaulle... op. cité.
5 J. Baumel, Résister... op. cité.
6 Francis Mercury, Histoire secrète des maquis (De l’armistice à la
Résistance), Genève, Éd. de Crémille, 1971.
7 J. Baumel, Résister... op. cité. -
8 Ibid.
Chapitre I - 4 (p. 35 à 42)
1 J. Lacouture, De Gaulle... op. cité.
2 Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, (L’Unité) ,Paris, Plon, 1954.
3 J. Baumel, Résister... op. cité.
4 J. Lacouture, De Gaulle... op. cité.
5 J. Baumel, Résister... op. cité.
6 J. Lacouture, De Gaulle... op. cité.
7 J. Baumel, Résister... op. cité.
8 H. Noguères, Histoire de... op. cité. -
9 J. Baumel, Résister... op. cité.
10:22 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : baumel l 3-4, vichy, m.u.r., france libre, de gaulle, moulin
BAUMEL I - ch. 5-6
Jacques BAUMEL I - ch. 5-6
5 - Des maquis au M.L.N.
La distribution des armes
Parlant de plusieurs centaines de réfractaires qui, fuyant le STO, s’étaient réfugiés dans la montagne, Michel Brault, un agent de Combat, avait lancé : “En somme, ils ont pris le maquis”.
Le mot fit florès.
Ces milliers de jeunes hommes allaient “bouleverser la géographie et la structure de la Résistance, rapporte Baumel, et poser aux différents réseaux des problèmes difficiles d’intendance et d’organisation (...) Le comité directeur de Combat ne perdit pas de temps, et décida immédiatement de monter ses premiers maquis . Quand, en avril 1943, les trois mouvements eurent achevé leur fusion, les MUR, réunis dans la banlieue de Lyon, décidèrent de créer un service national maquis, structuré à l’image de celui de Combat 1.”
Combat compte alors “trois cents Corps francs répartis sur tout le territoire” et “il n’est pas indifférent de rappeler que l’Armée secrète qu’allaient se disputer âprement Moulin et Frenay était à 8O % composée de soldats issus de notre mouvement.”
Au lendemain de Caluire, comment la Résistance va-t-elle survivre?
Par ses fonctions, Jacques Baumel est en contact permanent avec les maquis. Il visite “les écoles de maquis” créées par des officiers de carrière pour former les cadres. Il est surtout responsable “ des prévisions budgétaires des MUR zone sud ”.
Celles du mois d’août 1943 sont préoccupantes. “Le budget prévisionnel total approche les 44 millions de francs”. Le gros des dépenses, 77%, concerne les maquis. “En quelques mois, précise Baumel, il nous a fallu réunir une somme équivalente à vingt-cinq fois le coût de notre service principal de renseignement pour nourrir et habiller quarante mille maquisards sans que ceux-ci soient encore en opération .”
Trois semaines après Caluire, le 14 juillet, Baumel préside, à Royat, dans le Puy-de-Dôme, une réunion de responsables régionaux, pour régler “le lancinant problème de la répartition des armes et des fonds secrets”. Parmi les participants figure le colonel Pontcarral, chef de l’Armée secrète d’Auvergne.
Le soir, le jeune dirigeant venu de Paris célèbre la fête nationale dans la montagne, avec quatre ou cinq cents jeunes gens réunis autour “de grands feux de camp”. Ces garçons, “courageux et sincèrement patriotes”, sont impatients de se battre.
Le secrétaire des MUR s’efforce de ne pas cacher la vérité à cette troupe avide d’action. “Le débarquement en France n’est probablement pas pour cette année. Entre-temps, il faut tenir, leur recommande-t-il, harceler l’ennemi, et se tenir prêt, mais éviter de l’affronter dans des combats inégaux”.
Funestes batailles
Parmi ceux qui l’écoutent, il y a Coulaudon, “un grand gaillard, qui s’est bombardé colonel”.
Jacques Baumel n’apprécie guère “cette inflation des titres et des grades dans les rangs de la résistance, inflation qui amusait et irritait à la fois le général de Gaulle”.
Moins d’un an plus tard, à quelques kilomètres de là, dans la région du Mont Mouchet, entre Saint-Flour et Le Puy, dix mille maquisards, qui ne disposent que d’armes légères, affronteront vingt mille Allemands, dotés de matériel lourd. “Contrairement à toutes les instructions qu’on leur avait données, note Baumel, les chefs des maquis d’Auvergne, à la suite de Coulaudon, avaient voulu livrer une bataille rangée avec une division allemande. Ils avaient été écrasés et obligés à une désastreuse retraite jusqu’à Chaudes-Aigues”.
Ce jugement intransigeant, porté sur l’une des plus importantes batailles livrées par la Résistance, est sujet à controverse en ce qui concerne les “instructions”, et, pour ce qui est du résultat, contredit par certains historiens, qui comptent quelque trois cent cinquante morts du côté des maquisards contre plus de trois mille cinq cents du côté des Allemands.
Quoi qu’il en soit, les conseils de prudence que donnait le dirigeant des MUR allaient être entendus. Après ce sanglant et retentissant engagement, les maquis d’Auvergne ne se livreront plus qu’à des opérations de guérilla. Et l’on comprend l’amertume du mémorialiste, qui conclut en ces termes ce paragraphe :
“Quelques jours plus tard, les responsables de cette tragédie ont superbement défilé à la tête des survivants dans Clermont-Ferrand libéré. Seuls manquaient les quatre cents maquisards inutilement sacrifiés”.
Baumel n’a pas participé, une arme à la main, aux terribles combats qui ont marqué l’histoire de la lutte contre l’occupant. “Si je prenais, dit-il, des risques physiques réels, comme tous mes compagnons, j’étais de facto dans la position, qui manque peut-être de romantisme, de secrétaire général d’un gouvernement fantôme, celui de la Résistance (...) C’est rarement lors d’une réunion du conseil que l’on décide de faire sauter un train, et c’est encore moins parmi ses membres que l’on choisit celui qui ira poser des pains de plastic”.
Il n’en a pas moins été le témoin privilégié de la vie des unités combattantes de la Résistance, qui ont pris le nom de Forces françaises de l’intérieur, FFI, au mois de février 1944.
Il a visité les maquis les plus célèbres, ceux des Alpes comme ceux du Massif Central.
“Responsable de la zone sud, dit-il, j’avais naturellement voulu voir sur place comment se présentait la situation. Une invitation m’en avait donné l’occasion, celle des responsables des Glières et du Vercors, essentiellement recrutés parmi les officiers des chasseurs alpins. Il y avait là cinq à six mille volontaires venus de Paris et de toute la région. La situation était tragiquement simple : ils attendaient ces fameux parachutages d’armes qu’on leur avait promis et qui ne venaient pas. Les officiers ne me cachent pas leur ressentiment, un ressentiment qui nous englobe tous, depuis la Résistance jusqu’aux Alliés...”
Au mois de mars 1944, le plateau des Glières a été le théâtre de la lutte héroïque et du massacre de cinq cents maquisards confrontés à vingt mille Allemands, soutenus par les hommes de la Milice de Vichy. Au cours de l’été, dans le massif du Vercors, ce sont 3500 réfractaires du STO et anciens des Chantiers de jeunesse qui feront face à deux divisions allemandes, venues du front de Normandie. 750 d’entre eux y perdront la vie, tués au combat ou martyrisés après la bataille.
Jacques Baumel juge ces faits d’armes aussi sévèrement que l’action du Mont Mouchet.
“Je suis retourné récemment faire un pèlerinage au Vercors... confie-t-il. J’y ai ressenti ce que j’ai ressenti à chaque fois que j’y suis revenu, une affreuse tristesse devant tant d’héroïsme inutile. En ces lieux où ont été fauchés tous ces jeunes gens dont je n’ai pourtant pas partagé les épreuves, me vient encore, malgré le passage des ans, un sentiment de révolte à l’égard de tous les responsables de leur sacrifice “.
L’après-Caluire politique
Qui remplacera Jean Moulin?
“Ce qui frappe, tout au long de cette période... note Jean Lacouture, c’est la discrétion... des équipes de Londres et d’Alger (...) D’ailleurs tous les grands mémorialistes de la France combattante... glissent rapidement sur le sujet, comme si la succession de Jean Moulin n’avait pas posé de problèmes, ni revêtu une importance capitale... ”
Dans ses Mémoires de guerre, le général de Gaulle note sobrement : “Si j’avais été en mesure de nommer, sans délai,le successeur de Jean Moulin et si mon mandataire avait pu, lui aussi, s’imposer personnellement à tous les éléments représentatifs de la résistance, il eût pris la tête de ma délégation et la présidence du Conseil national. La dualité que certains cherchaient à créer ne se serait pas produite. mais les circonstances m’empêchèrent de trouver aussitôt celui qu’il fallait”.
A quelles “circonstances” le Général fait-il allusion? Sans nul doute, à ses démêlés avec Giraud, mais aussi et surtout au débarquement des forces alliées en Sicile, à la préparation de la reconnaissance du CFLN par Washington, Londres et Moscou, au projet de réunion de la première “Assemblée consultative” qu’il a créée : le Général à fort à faire. Toutefois, il lui serait facile de désigner Brossolette, qui n’attend que cela.
Il me fallait quelqu’un du type “grand fonctionnaire”, rapporte de Gaulle, et d’ajouter: “En septembre, je nommai Bollaert... Ce grand préfet avait, dès 1940, refusé de prêter serment au Maréchal et pris sa retraite”.
Le Général a donc laissé passer trois mois. Pour ce qui est de Brossolette, il s’en tire, dans ses Mémoires, avec une pirouette. Le 2 février 1944, Bollaert et Brossolette ont été arrêtés ensemble par les Allemands. Après avoir rappelé que le premier a été déporté à Buchenwald, de Gaulle ajoute : “Pour comble de malheur, Pierre Brossolette était, en même temps que Bollaert, tombé aux mains de l’ennemi. Il allait bientôt se tuer en cherchant à fuir par une fenêtre du bâtiment de la Gestapo. Or, ce vaillant compagnon se trouvait, lui aussi, naturellement désigné pour le poste (de Moulin) en raison de sa valeur...” Suivent cinq lignes de louanges, qui n’expliquent pas pourquoi Brossolette n’a pas été nommé au lendemain de Caluire.
Jacques Baumel, collaborateur et ami de Brossolette, s’est longuement interrogé sur “l’étrange nomination” de ce Bollaert, “dit Baudoin, totalement inconnu de la Résistance”. L’explication qu’il donne témoigne surtout de son gaullisme. “Ce serait mal connaître le général de Gaulle, dit-il, que de croire que la sympathie qu’il avait pu éprouver à l’égard des motivations de Brossolette suffirait à imposer son nom pour remplacer Moulin. Au contraire. Ce qui fait, entre autres choses, de De Gaulle une figure exceptionnelle, c’est cette infranchissable barrière qu’il élevait, à chaque fois qu’il devait faire un choix, entre ses sentiments et ce qu’il considérait comme étant de l’ordre du devoir d’État .”
De fait, de Gaulle ne s’étant pas prononcé, Serreulles, l’aide de camp du Général envoyé en France pour assister Moulin, assure l’intérim. Jacques Bingen, venu de Londres, le seconde. Mais les deux hommes ne parviennent à diriger que la Délégation mise en place par le représentant du chef de la France libre. La moitié du pouvoir de leur efficace et glorieux prédécesseur leur échappe, à savoir la présidence du CNR. “La dualité que certains cherchaient à créer” se produit en effet. Qui sont donc ces “certains” ?
Quelques lignes plus loin, l’auteur des Mémoires de guerre précise sa pensée : “Les avatars de ma délégation favorisèrent les intentions des communistes vis-à-vis du Conseil national de la résistance. Ils parvinrent à faire en sorte que, parmi ses quinze membres, cinq fussent de leur obédience notoire ou dissimulée. Le conseil, de son propre chef, décida de se donner à lui-même un président et élut Georges Bidault.”
Concernant ce dernier, “résistant éminent, ayant au plus haut point le goût et le don de la chose politique”, l’appréciation du Général est fort différente de celle de Jacques Baumel, que l’on trouve dans le jugement qu’il porte sur cette période : “Serreulles n’avait aucune expérience politique et, comme tous les apolitiques, il était fatalement sensible aux influences, aux modes, voire à la facilité. Et la facilité s’appelait Bidault, qui avait travaillé avec Frenay, puis avec Moulin, qui avait été le “démocrate-chrétien” de Combat avant d’adhérer au Front national par ambition politique . Sortant même largement de son rôle, Serreulles jouera, jusqu’en septembre 1943, le rôle d’agent électoral de Bidault. Nous sommes plusieurs à l’avoir mis en garde”.
Le Front national dont il est ici question est un mouvement de résistance créé par les communistes, mais qui recrute dans tous les milieux politiques. Il jouera un grand rôle dans ce que Henri Noguères appelle une entreprise “de colonisation de la Résistance”. L’historien ajoute : “C’est à dessein que nous avons recours - faute d’en trouver un meilleur - au mot colonisation de préférence à noyautage.” Ce problème de vocabulaire masque une réalité complexe dont voici une preuve : le remarquable ouvrage de référence de Noguères, intitulé : Histoire de la Résistance en France, a été écrit par Noguères, “en collaboration avec Marcel Degliame-Fouché”. Les deux noms figurent sur la couverture de chaque volume, mais à la fin du tome V, on trouve “Une mise au point de Marcel Degliame-Fouché” donnant le point de vue des “colonisateurs” dont il faisait partie et qui ne visèrent jamais “la prise de contrôle de l’ensemble de la Résistance française”.
Dont acte. Mais quel rapport avec Jacques Baumel?
“Le rôle de Baumel”
Après la disparition de Moulin, les MUR, désemparés, s’efforcent de se réorganiser Au mois d’août 1943, ils transportent leur siège à Paris et fusionnent avec les mouvements de la zone nord pour constituer le Mouvement de libération nationale, le MLN.
Jacques Baumel devient, sous le nouveau surnom de Rossini, l’un des secrétaires généraux de cet organisme, qui est une sorte de “contre-CNR”, rassemblant les mouvements non communistes des deux zones “, alors que le Front national est le “membre le plus influent du CNR”.
Au demeurant, ces ensembles de services s’emboîtant les uns dans les autres comme des poupées russes, la création de ce “super-MUR” qu’est le MLN n’implique pas la dissolution des MUR, dont Baumel reste le secrétaire général.
Sous cette double casquette, l’important dirigeant de la Résistance intérieure qu’il est effectivement doit jouer au médecin, pour mieux échapper à la curiosité de l’occupant. Ses relations lui permettent d’être engagé dans une clinique à Paris, rue Cambronne, ce qui ne l’empêchera pas de faire face aux obligations de ses vraies fonctions. “Pour ne pas éveiller les soupçons, se souvient-il, on m’avait spécialement chargé d’une partie des visites médicales à l’extérieur, mon carnet de rendez-vous se couvrant de patients fantômes, de malades décédés et de grabataires ressuscités. En six mois, par scrupule, par goût excessif du perfectionnisme, j’ai dû soigner une crise d’asthme, une véritable angine et peut-être deux coliques néphrétiques. Il n’y a eu aucune enquête sur mes activités réelles.”
Sous cette couverture, Baumel participe pleinement au prélude de la Libération. “ A trois mois du débarquement, dit-il, le paysage intérieur français est fixé(...) Une Résistance séparée en deux grands mouvements, les communistes du Front National et le MLN. Ce sera une course contre la montre. Entre le gouvernement du général de Gaulle et le CNR. Entre les communistes et nous “. Puis il ajoute : “Nous nous sommes toujours méfiés des communistes, lesquels nous le rendaient bien”. Par “nous”, il faut entendre les plus chauds partisans du Général, ceux de la tendance Frenay de Combat, par exemple, à l’intérieur des MUR, au cœur du MLN.
En vérité, on ne trouve pas la confirmation de cette méfiance à l’égard des communistes dont témoigne ici Jacques Baumel dans tous les ouvrages d’histoire consacrés à cette période.
Dans le paragraphe de son Histoire de la Résistance, intitulé “ Noyautage ou colonisation ? ”, Noguères cite Baumel au nombre de ceux qui ont apporté leur concours à la tendance communisante qui s’est constituée pour conquérir les MUR.
Dans un autre paragraphe, sous le titre “Le rôle de Baumel”, il rapporte dans quelles conditions Marcel Degliame-Fouché a été nommé pour représenter la tendance Combat au Comité directeur des Mouvements unis.
Depuis que Frenay, membre du CFLN, était à Alger, Claude Bourdet dirigeait Combat. Au mois de mars 1944, Bourdet est pris par les Allemands. L’éventualité de son arrestation ayant été souvent évoquée par lui devant ses compagnons, chacun sait que, s’il pouvait donner son avis, il désignerait pour le remplacer soit Ingrand , soit Rebattet.
“A Ingrand, raconte Noguères, Baumel demande d’accepter la succession de Bourdet, en insistant lourdement, toutefois, sur la nécessaire “détermination d’une nouvelle ligne politique adaptée à l’évolution de la Résistance”, ce qui dénotait, chez Baumel, une subtilité d’autant plus surprenante qu’il l’avait jusqu’alors - et qu’il l’a depuis lors - toujours soigneusement cachée. En effet, prendre la responsabilité d’une nouvelle ligne politique qui ne pouvait consister qu’en un alignement de Combat sur les positions défendues par Copeau (communisant) au nom de Libération était, très justement, ce qu’Henry Ingrand ne voudrait certainement pas envisager. C’était donc l’inciter à refuser le poste qu’on le pressait d’occuper 2.“
La suite, empruntons-la à Claude Bourdet lui-même : “Après une tentative vaine, dont l’échec était prévisible, pour amener Ingrand à accepter ma succession, (Baumel) fit prévaloir, contre la solution Rebattet, la désignation de Marcel Degliame, qui avait à coup sûr beaucoup plus d’autorité et d’expérience politique que Rebattet, mais qui était communiste (...) Les conséquences furent considérables. Au comité directeur siégeaient maintenant un communiste et un de leur proches alliés 3 . “
Dans ce même ouvrage, Bourdet rapporte pourquoi il n’a pas été trop brutalement traité par les Allemands.
“J’étais prisonnier à Fresnes et interrogé presque tous les jours à la Gestapo de l’avenue Foch. Un jour, mon interrogateur entra dans la pièce


