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26.04.2008
BAUMEL I- ch. 3-4
Jacques BAUMEL I - Chapitres 3 - 4
3 - Au cœur de l’action
Le vrai visage de Vichy
La confusion dans les esprits aura duré longtemps.
Au moment où Frenay espère encore qu’il pourra s’entendre avec Pucheu, un prisonnier évadé, âgé de 26 ans, François Mitterrand, occupe à Vichy un petit emploi au service de l’État français. Plus âgé que lui de 9 ans, Couve de Murville exerce à la même époque des fonctions de directeur au ministère des Finances du gouvernement de Pétain. Ce héros de la France libre, plus tard premier ministre du général de Gaulle, croira jusqu’à la fin de l’année 1942 que l’on peut, en servant le Maréchal, préparer une revanche sur les Allemands.
Peu à peu cependant les yeux vont se dessiller.
Au mois d’avril, cédant aux exigences d’Hitler, Pétain rappelle Laval, qui devient à la fois ministre des Affaires étrangères, de l’Intérieur et de l’Information.
Laval déclare ouvertement que sa politique est fondée sur la collaboration avec l’Allemagne. En zone nord, les attentats contre les soldats de l’armée d’occupation se multiplient. En conséquence, des otages, chaque mois plus nombreux, sont fusillés.
Au mois de juin, dans un discours radiodiffusé, Laval “souhaite la victoire allemande parce que sans elle le bolchevisme s’établirait partout”, puis il annonce “la relève” : pour trois ouvriers français allant travailler en Allemagne, un soldat prisonnier sera libéré.
Le vieux maréchal, désabusé, doit s’effacer derrière son ministre qui détient effectivement tous les pouvoirs.
“Pour les milieux résistants, note Baumel, le masque était tombé. En une année à peine, la position de nos mouvements était passée d’une neutralité bienveillante à une critique de plus en plus acérée des compromissions du régime avec l’ennemi. L’hostilité franche viendrait bientôt .”
Les événements vont se précipiter.
Le 8 novembre, les Alliés débarquent en Algérie et au Maroc. Les troupes françaises de Giraud se joignent à eux. Hitler est furieux. Après avoir rencontré Laval à Munich, il donne à son armée l’ordre d’envahir la zone sud.
Mitterrand et bien d’autres comme lui quittent leur poste pour se précipiter vers la Résistance.
Le 27 novembre, l’armée d’armistice est dissoute. La flotte française de Toulon se saborde pour ne pas tomber aux mains de l’ennemi : 135 bâtiments coulent, dont le cuirassé Strasbourg.
Pétain pourrait alors s’envoler pour l’Algérie, comme le fera Couve de Murville, mais il choisit de rester à Vichy.
Secrétaire des M.U.R.
Ses collaborateurs les plus proches ayant été décimés par les rafles, Frenay doit nommer de nouveaux responsables à la direction du mouvement. Baumel est alors prié d’aller à un rendez-vous secret que lui fixe un adjoint du chef de Combat.
“Nous devions nous rencontrer loin du centre ville, se souvient l’auteur de Résister, quelque part sur la Corniche, auprès de l’impressionnant monument à l’armée d’Orient en forme d’arc de triomphe. On ne pouvait rêver mieux pour déjouer toute surveillance : une vue panoramique à 18O° et une journée à ne pas mettre un mouchard dehors. Le mistral était d’une violence capable d’arracher les tuiles des maisons et la mer était déchaînée.”
Frenay est satisfait du travail qu’a déjà effectué Jacques Baumel. C’est pourquoi son envoyé lui propose de s’engager davantage, en acceptant un poste de permanent à la direction de Combat . Le numéro un de l’organisation ayant l’intention de créer une instance de coordination des mouvements de la zone sud, il a besoin de nouveaux seconds .
Le jeune résistant, qui a déjà accepté tant de délicates missions, n’ignore pas quels dangers il va courir. Il sait qu’il y a “littéralement un gouffre entre le militantisme le plus décidé et la plongée en clandestinité”. Il cherche en vain des atermoiements...
“Mon interlocuteur se fit insistant, se souvient-il, et je demandai quelques jours de répit pour mettre mes affaires en ordre. Il me fut accordé quarante-huit heures. Je pris finalement le parti de ne quasiment rien dire à personne, même pas à ma mère, et je m’évaporai de Marseille. J’ai su plus tard que ma “disparition” avait donné lieu à des interprétations aussi nombreuses que loufoques . ”
Commence alors pour l’exilé un vie tissée d’alertes, d’angoisses et de souffrances. L’occupant est partout. Méfiance...
Sans trop de difficulté, grâce à “son caractère fondamentalement solitaire” et à ce “fond protestant” qu’il reconnaît en lui, le jeune homme renonce à ces “agréments de la vie” qu’étaient à cette époque “les boîtes de nuit” et les bons “restaurants de marché noir”. Plus dure est la rupture avec les anciens amis, plus contraignante la décision de ne nouer aucune relation affective. “Le moins d’attaches possible, donc le moins de prises possible pour l’ennemi” : telle est la loi faite au résistant. Adieu le joyeux temps qu’a connu le dandy de vingt ans! Le nouvel homme de l’ombre se défie “des rencontres de hasard” comme de “l’aventure fugace” ou de la moindre “amourette”. Plus pénible encore : le clandestin doit se priver du réconfort de sa famille. “J’ai dû revoir furtivement mes parents deux ou trois fois durant toute la période de la guerre”, rapporte Jacques Baumel, et d’ajouter : “C’est sans doute l’une des raisons de ma survie . ”
Une autre raison, la chance. Celle qui, par exemple, en février 1942, place entre lui et des Allemands prêts à l’appréhender un contrôleur de la S.N.C.F. courageux et sachant faire preuve de présence d’esprit.
La scène se passe dans le train, entre Lyon (Quartier général du Mouvement) et Paris.
Les wagons sont bondés. Baumel transporte beaucoup d’argent, et des papiers compromettants. Lorsqu’il voit venir dans le couloir des agents de la police nazie, il se réfugie dans les toilettes. Peu après, les Allemands secouent la porte. Le contrôleur parviendra-t-il à les persuader qu’en raison du grand nombre de voyageurs cette porte a été condamnée? Les serviteurs de la Gestapo lancent des jurons dans leur langue aux rudes sonorités, ils malmènent la poignée de la porte, puis ils passent leur chemin... Ouf!... le voyageur clandestin a quelque peine à se remettre de son émotion... Dans de semblables circonstances, tant de ses compagnons ont déjà perdu leur liberté... Tant de ses compagnons ont perdu leur vie, après avoir subi d’atroces tortures...
A maintes reprises, dans les trains, dans les hôtels, au détour d’une rue, Jacques Baumel frôlera les plus grands dangers. Il n’en réussit pas moins les différentes missions qui lui sont confiées. Il rencontre les dirigeants de Libération, ceux de Franc-Tireur.
En avril 1943, ces efforts trouvent leur récompense.
Frenay atteint son but : il peut organiser la première réunion des Mouvements unis de Résistance (les M.U.R.)
Jacques Baumel y assiste, en tant que secrétaire général.
Il vient d’avoir vingt-cinq ans. Il occupe désormais un poste de première importance à la tête de l’action clandestine qui s’oppose à l’occupation de la France par l’Allemagne.
La France libre
Jacques Baumel vient d’être affecté à la direction politique de Combat lorsqu’il est envoyé en mission à Paris, pour y rencontrer le colonel Rémy. Ce personnage, dont le vrai nom est Gilbert Renault, vient de Londres. C’est un agent de renseignements, qui appartient aux services du général de Gaulle. Il est courageux, fantasque, impétueux. Bien que ne cachant pas ses opinions de droite, et même d’extrême droite, il a pris contact avec le Front National pour la Libération du Territoire, une organisation communiste, à laquelle il a alloué une subvention d’un million de francs. Mais il se demande si d’autres mouvements, qui se battent contre l’occupant, ne sont pas animés par des courants de pensée différents. Baumel, ex-Berneix, devenu Brémond, est chargé “de lui présenter un tableau plus réaliste de la Résistance en France 1. ”
Les deux hommes déjeunent dans un bon restaurant de la capitale, où les Allemands sont partout. Le jeune collaborateur de Frenay n’en mène pas large, car le bruyant agent du Général ne prend guère de précautions pour exprimer ses souhaits. Et que dit-il ? Qu’il faudra lui faire parvenir des cartes, sur lesquelles figureront les plans des terrains de parachutage et d’atterrissage discrets dont il aura besoin. Dans quel but? Afin d’augmenter le nombre des postes de radio et le nombre des spécialistes susceptibles de les faire fonctionner, ce qui permettra de renforcer et d’améliorer les liens entre la France Libre et la Résistance.
En effet, tout reste à faire, ou presque.
Rémy est bien placé pour le dire, lui qui a été l’un des tout premiers agents de la colonie française réfugiée en Angleterre à reprendre contact avec le pays natal.
Près de vingt mois se sont écoulés depuis l’appel du dix-huit juin. De Gaulle a organisé le Conseil de défense de l’Empire, créé, avec les soldats éparpillés hors de France, les Forces Françaises Libres, qui se sont illustrées en attaquant la Syrie, dès juin 1941, aux côtés des troupes britanniques, mais il a aussi affronté Churchill après Mers el-Kébir, échoué dans une tentative de débarquement à Dakar, démêlé une affaire de trahison touchant l’un de ceux qui l’ont rejoint, le vice-amiral Muselier. Par ailleurs, ce chef de guerre, spécialiste des chars, auteur de la France et son armée, éprouve certaine gêne lorsqu’il lui faut apprécier les actions que peuvent entreprendre des résistants clandestins. Les méthodes de l’ombre ne sont pas du tout son fait. Ce qu’il veut, lui, c’est un corps militaire français qui comptera parmi les vainqueurs des Allemands, quand sonnera l’heure de la Libération.
Cependant, dès qu’il a été installé à Londres, il a mis en place un service de renseignements, le 2e bureau de son état-major, chargé de le tenir informé de ce qui se passe dans son “cher et vieux pays”. Pour diriger cet organisme, il a nommé un polytechnicien qui venait de le rejoindre, le lieutenant Dewavrin, plus connu sous le pseudonyme de Passy. Dès le mois de juillet 1940, celui-ci recrute des agents qu’il envoie en France. Le colonel Rémy est l’un des tout premiers. Au mois de décembre, toujours en 1940, un officier de marine, Estienne d’Orves, débarque à son tour et crée le premier réseau de la France libre. Mais trahi par un des ses collaborateurs, il sera arrêté par les Allemands au début de l’année 1941, condamné à mort le 25 mai et fusillé le 29 août.
Passy, assisté de Rémy et de quelques autres compagnons non moins hardis, n’en poursuit pas moins sa tâche. Il développe le BCRA (Bureau central de renseignements et d’action). Grâce à ce service, de Gaulle est au courant de ce qui se passe sur le sol natal. Il apprend que les attentats contre les Allemands se multiplient, que les représailles sont terribles. Le 23 octobre 1941, il déclare, à la radio de Londres : “La guerre des Français doit être conduite par ceux qui en ont la charge, c’est à dire par moi-même et par le Comité national (...) Or, actuellement, la consigne que je donne pour le territoire occupé est de ne pas y tuer d’Allemands. Cela, pour une seule mais très bonne raison, c’est qu’il est, en ce moment, trop facile à l’ennemi de riposter par le massacre de nos combattants...” Par ces mots, le général “fait savoir aux combattants de l’intérieur qu’il se considère comme leur chef ”, notera Henri Noguères, l’historien de la Résistance 2 .
Bon nombre de clandestins ne l’entendent pas de cette oreille. Ils critiquent la consigne donnée. Parmi eux, on trouve Frenay, qui écrira plus tard : “Il est vraisemblable que de Gaulle a envisagé le risque de voir se camper face à lui une Résistance prétendant représenter la France et qui, aux yeux de l’opinion publique, avait le grand prestige de n’avoir pas cessé de vivre et de combattre sur le sol de la patrie 3 . ”
Le BCRA a créé des liens entre le Comité de Londres et la Résistance de l’intérieur, mais le Général juge que la soudure doit être plus étroite. Il voudrait aussi une meilleure cohésion des mouvements et des réseaux clandestins. Aussi désigne-t-il Jean Moulin pour être le “rassembleur” de tous ceux qui combattent les Allemands.
L’émissaire du Général
Jean Moulin est chargé de réaliser, dans la zone sud, “l’unité d’action de tous les éléments qui résistent à l’ennemi et à ses collaborateurs 4.”
Jacques Baumel, “l’un des responsables de la Résistance intérieure qui l’aura le plus souvent côtoyé 5 ”, va participer activement à cette mission.
Le représentant du général de Gaulle, âgé de 43 ans, est déjà un héros, lorsqu’il est parachuté, le 1er janvier 1942, au-dessus des Alpilles. En effet, ce jeune préfet d’Eure-et-Loir s’est dressé contre les Allemands dès le 17 juin 1940. Il a refusé de signer un tract que les envahisseurs exigeaient de lui, et a tenté de se suicider en se tranchant la gorge, pour ne pas céder à leurs tortures. Rescapé, il a réussi à s’enfuir et à gagner Londres.
De retour en France, il se rend d’abord à Marseille, où il rencontre Frenay, le seul chef de la Résistance qu’il ait connu, en avril 1941, avant de partir pour Londres. Frenay l’accueille avec joie, bien qu’il suspecte l’arrivant de certaine sympathie pour les communistes. Moulin se rend ensuite à Lyon, et prend contact avec d’Astier de la Vigerie. Les deux hommes sont de même sensibilité politique. “ Nous nous promenions des heures durant dans une île du Rhône, parce qu’une chaise et une table lui donnaient un sentiment d’insécurité, se souvient le chef du mouvement Libération. Nous nous heurtions aussi, nous allions nous heurter : c’était déjà un homme d’État décidé 6 .”
Puis à Miribel, dans l’Ain, Moulin transmet à Jacques Lévy, le chef de Franc-Tireur, le message de de Gaulle.
Finalement, Combat, Libération et Franc-tireur se rallient au Général, symbole du patriotisme français, et seul susceptible de coordonner toutes les actions entreprises pour poursuivre la lutte contre les Allemands.
Au demeurant, les trois grands mouvements de la Résistance intérieure se trouvent dans l’impossibilité de repousser les propositions présentées par Moulin, car ils sont dramatiquement privés de ressources financières. Les secours venus de Londres, tant en matériel qu’en argent frais, leur sont absolument nécessaires pour poursuivre le combat sur le sol natal.
Lors de son passage à Marseille, en janvier 1942, Moulin remet à Frenay 250 000 F. Par la suite, les subventions ne cesseront d’augmenter. “ Moulin répartissait les fonds en fonction de l’importance des mouvements, rapporte Jacques Baumel. Ainsi quand Combat recevait 5 millions de francs de l’époque,(...) Libération en touchait 3,5 et Franc-Tireur moins d’un million. Selon un protocole très spécial, je recevais les fonds destinés à Combat, tout d’abord, puis aux MUR ensuite. Je devais les répartir ensuite selon une grille entre, d’une part les services nationaux, et d’autre part, les six régions de la zone non occupée 7.”
Baumel a d’autres occasions de prendre contact en cachette avec le représentant du Général.
Collaborateur proche de Frenay, il voit parfois, dans l’exercice de ses fonctions, “plus d’une quinzaine de responsables divers” le même jour. “Je changeais souvent les lieux de rendez-vous, précise-t-il, utilisant tour à tour la discrétion de certaines églises, les quais du Rhône ou de calmes squares de quartier. Je passais ainsi consignes et informations à des responsables de tous grades, qui allaient de Jean Moulin, que je rencontrerais souvent, jusqu’aux divers responsables des réseaux locaux de Résistance, en passant par les patrons des grands mouvements 8 .”
Le témoignage de d'Astier de la Vigerie complète celui de Jacques Baumel. Le chef de Libération, qui a révisé son premier jugement, évoque un personnage somme toute fort peu soucieux de sa sécurité. Certes, “Jean Moulin donnait ses rendez-vous dans les allées discrètes de la roseraie du parc de la Tête d’Or”, et il envoyait “en éclaireur son secrétaire personnel”, mais c’était avant “d’apparaître sans garde du corps, ce qui m’a toujours laissé rêveur”, note d’Astier. Et, se souvenant que de Gaulle “détestait la contrainte des mesures de sécurité”, il ajoute : “En cela, Moulin avait un comportement parfaitement gaulliste”.
Au cours de cette année 1942, l’évolution de la lutte contre l’occupant va rapprocher de plus en plus souvent Baumel et Moulin qui ont une même mission, l’un au service de Frenay, l’autre de de Gaulle, celle de créer les “Mouvements unis de la Résistance”.
Dès leur premier tête à tête, le délégué venu de Londres a “signifié” au secrétaire de Combat “que le général de Gaulle souhaitait qu’il assure (lui, Moulin) la présidence du futur comité de coordination des trois principaux mouvements de la zone libre .”
En avril 1943, on l’a vu, les MUR sont constitués.
Baumel devient le secrétaire de son Comité directeur.
“Frenay avait atteint son objectif, note Jacques Baumel. Sauf que, s’il conservait la présidence effective des MUR, il avait dû céder la présidence de leur comité directeur à Jean Moulin, qui cumulait ainsi les fonctions de ministre de De Gaulle et de patron, en droit sinon en fait, de la Résistance.”
Baumel entre en “gaullisme”.
Rivaux, Moulin et Frenay vont s’affronter rudement.
Le général de Gaulle n’a pas seulement demandé à son délégué d’organiser des services communs à tous les réseaux de la Résistance, il l’a également chargé de constituer une Armée secrète aux ordres de la France libre. Le capitaine Frenay travaille également à la mise sur pied d’une telle force militaire, mais il veut qu’elle reste avant tout soumise aux Mouvements.
Moulin l’emporte. Frenay et les autres chefs de la lutte clandestine ne garderont la haute main que sur les Corps francs.
Autre sujet de discorde : l’attribution et la répartition des fonds alloués par Londres. Une baisse intervient-elle? Frenay menace Moulin de ne plus collaborer avec lui. Tiraillé entre ces deux hommes, Baumel vit une situation pénible. “ J’étais ipso facto le secrétaire général de l’un et de l’autre”, dit-il.
Les événements qui font suite au débarquement des Américains en Afrique, en novembre 1942, ne vont pas contribuer à faciliter sa tâche.
Une résistance non gaulliste, hostile aux Anglais, se développe en Algérie. Elle reconnaît comme son chef le général Giraud, que les Américains soutiennent. Les Américains n’aiment pas de Gaulle qu’ils soupçonnent de complaisance envers les communistes.
Tel est le climat, lorsqu’un des membres de la direction de Combat fait savoir à ses pairs que les Américains souhaitent développer leur propre réseau de renseignements en France.
Les Américains sont riches et généreux. Or il est possible de les rencontrer à Genève. Faut-il y aller? La question est débattue sans que Moulin participe aux discussions. Une majorité se dessine en faveur du déplacement. “ Quant à moi, se souvient Baumel, je rappelle qu’il est très délicat de prendre une décision de cette nature en l’absence du président des MUR. On me toise ici et là comme si j’étais passé à l’ennemi .” En dépit de ces objections du secrétaire général, un adjoint de Frenay, Bénouville, est désigné pour se rendre en Suisse. Il en revient avec une valise contenant un million de francs. D’autres millions suivront si les MUR adressent aux Américains les renseignements jusque là réservés aux Anglais par l’intermédiaire du BCRA.
Les nouvelles se répandent vite dans les milieux du renseignement. Le chef du BCRA, Passy, accuse Frenay de trahison. Quant à Moulin, il profite d’une séance du comité directeur des MUR pour l’attaquer avec une violence inouïe, l’accusant de briser l’union de la France libre et de la Résistance intérieure, allant jusqu’à s’écrier : “ C’est un véritable coup de poignard dans le dos que vous avez porté à de Gaulle! ”
Quelques jours après, le chef de Combat demande à son secrétaire ce qu’il a pensé de la réunion. La réponse de celui-ci est sans ambiguïté : “Je ne lui cachai pas que, si je comprenais les raisons qui l’animaient, je n’avais pas approuvé son initiative suisse. Ni politiquement. Ni tactiquement : elle était trop dangereuse et elle venait trop tard. Elle lui serait reprochée. Et elle serait également exploitée contre de Gaulle à un moment très difficile pour lui. ”
Ce à quoi Jacques Baumel ajoute : “ Si je devais dater mon entrée en “gaullisme”, je crois que je pourrais, sans trop me tromper, remonter à ces terribles journées d’affrontements .”
4 - L’énigme de Caluire
Le Conseil national de la Résistance
Au mois de mars 1943, Jacques Baumel est à Paris.
Depuis le 11 novembre 1942, les Allemands occupent la zone sud. La ligne de démarcation n’existant plus, le secrétaire du Comité directeur des MUR a été mandaté pour faciliter le regroupement des mouvements de résistance de la zone nord.
Dans le cadre de sa mission, il rencontre Pierre Brossolette. Âgé d’une quarantaine d’années, cet agrégé d’histoire était avant guerre journaliste socialiste. Puis il a fait partie de Libération nord, a rejoint de Gaulle, a été plusieurs fois parachuté en zone occupée, et se trouve maintenant chargé de coordonner les différents réseaux qui se battent contre les Allemands. En bref, le Général lui demande de faire dans la zone nord ce que Moulin a fait dans la zone sud.
Pour mener à bien sa tâche, il dispose de l’assistance du BCRA, et travaille en étroite collaboration avec son chef, le colonel Passy, que Baumel rencontrera à plusieurs reprises au cours de son séjour dans la capitale.
Baumel, jeune “missus dominicus” (comme il se surnomme lui même dans ses Mémoires) représente toutes les grandes associations de résistance de la zone sud. Les renseignements qu’il peut fournir ne manquent pas de retenir l’attention de l’envoyé de Londres. Et que lui dit-il ? Que non content d’être devenu le président des MUR, Moulin veut mettre en place un organisme plus large, qui intégrera, outre les mouvements de la Résistance, des représentants des partis politiques et des syndicats. Frenay et d’Astier de la Vigerie, hostiles à ce plan, se sont rendus à Londres, au mois d’octobre précédent, afin d’exposer au général de Gaulle les raisons de leur opposition. Il en aurait fallu davantage pour freiner l’élan de Moulin. En ce moment même, il est à son tour à Londres, où il soumet son projet au chef de la France libre.
Brossolette et Moulin sont des hommes de gauche, issus tous les deux du Front populaire. Ils devraient s’entendre. Mais Brossolette est un adversaire des partis qui ont perdu la France. Dans un hebdomadaire, la Marseillaise, il a signé quelques mois plus tôt “un article flamboyant contre le système des partis politiques”, qui a fait scandale “venant d’un notoire intellectuel socialiste 1.” Ce qu’il veut, lui, c’est une sorte de Super-MUR, organisé autour du général de Gaulle, et ne rassemblant que les Mouvements de Résistance des zones nord et sud.
De même qu’il a dû affronter Frenay, Moulin va devoir faire face à l’hostilité de Brossolette. Conduit par ses fonctions à rencontrer souvent l’un et l’autre, Baumel apprendra d’eux avec quelle violence ils se sont opposés.
Mais Moulin est fort des instructions écrites, précises et indiscutables, que de Gaulle lui a remises le 21 février 1943 : “Il doit être créé, dans les plus courts délais possibles, un Conseil de la Résistance unique pour l’ensemble du territoire métropolitain et présidé par Jean Moulin (...) Ce Conseil de la Résistance assurera la représentation des groupements de résistance, des formations politiques résistantes et des syndicats ouvriers résistants 2.”
Moulin triomphe de tous les obstacles.
Le 27 mai 1943, à Paris, au 48 de la rue du Four, se tient “la réunion la plus importante de la clandestinité” 3 : la séance inaugurale du CNR, le Conseil national de la Résistance. Les chefs historiques de la Résistance en zone sud, Frenay, d’Astier, Lévy sont absents, mais représentés par leurs adjoints, Bourdet pour Combat, Copeau pour Libération, Claudius-Petit pour Franc-Tireur. Au total 17 membres, dont Le Troquer, délégué par le parti socialiste, Mercier par le parti communiste, Bidault par les démocrates populaires, et, pour ce qui est des syndicats, Saillant par la CGT, Tessier par la CFTC.
Avant de se séparer cette première assemblée rend “hommage aux combattants français engagés dans la guerre” et réclame “la création d’un gouvernement provisoire présidé par de Gaulle 4 ”.
Le représentant du Général a gagné sur toute la ligne.
Baumel, qui se rappelle avec émotion ces événements, conclut : “ L’ironie affreuse de cette histoire, c’est que Moulin ne verra pas s’accomplir la victoire du CNR 5 .“
L’Armée secrète
Le CNR renforce la position du général de Gaulle en face des Britanniques et des Américains. Il lui permet aussi de sortir à son avantage du long conflit qui l’oppose au général Giraud. Le 3 juin 1943, le Comité français de libération nationale (CFLN) est constitué à Alger, afin de “diriger l’effort français dans la guerre sous toutes ses formes”. Il est placé sous la présidence commune de de Gaulle et de Giraud, mais celui-ci sera conduit à s’effacer progressivement.
Toutes les forces armées dépendent désormais du CFLN, y compris l’Armée secrète, créée sur le sol national par Moulin et Frenay. Ces deux hommes, qui se sont si souvent heurtés, sont tombés d’accord pour que l’organisation et le commandement de cette force militaire soient confiés au général Delestraint.
De Gaulle ne pouvait qu’approuver ce choix, Delestraint et lui ayant eu l’occasion de s’apprécier lorsqu’ils travaillaient ensemble, avant la guerre, à l’installation des liaisons radio entre chars.
Au mois d’octobre 1942, lorsqu’il entre en fonction, Delestraint fait le point de ce que l’on peut difficilement appeler une armée au combat.
Dès le second trimestre de 194O, les Allemands ont dû faire face à des sabotages, des coups de main, des agressions, qu’ils ont réprimés de plus en plus durement. Mais durant plusieurs mois, ces initiatives sont restées isolées les unes des autres. Puis les réseaux de la Résistance, dont on a vu le développement, ont mis en place des “corps francs”. Les militaires de carrière ont créé l’Organisation de résistance de l’armée (ORA). Après l’invasion de la Russie par les armées du Führer, les communistes se sont précipités en grand nombre vers les mouvements qui luttent contre l’occupant, et Charles Tillon a fondé les Francs-tireurs et partisans (FTP). Telles sont les forces avec lesquelles Delestraint doit compter, forces qui vont brusquement se trouver renforcées par l’afflux considérable de jeunes gens âgés de vingt à vingt-deux ans. Ces jeunes hommes, des classes 1940, 1941 et 1942, veulent échapper au Service du travail obligatoire (STO) institué par Laval pour fournir de la main-d’œuvre au Reich. De très nombreux “réfractaires” frappent aux portes des unités combattantes susceptibles de les accueillir.
Delestraint aura quelque peine à s’acquitter de sa mission, pour de nombreuses raisons. “La première, rapporte Bourdet, c’était la difficulté qu’il avait, militaire de carrière de 55 ans, de “dépouiller le vieil homme” et de mesurer à quel point cette guerre était neuve . “Nous, ajoute-t-il, résistants de Combat, avions fait preuve d’un bizarre militarisme en choisissant un officier général pour cette tâche singulière 6. ” Témoignage confirmé par Jacques Baumel, qui note “sa méconnaissance tragique des questions de guerre clandestine”.
Le secrétaire des MUR, qui a la responsabilité du fonctionnement du comité central des Mouvements, se souvient de ces réunions agitées au cours desquelles Frenay et Delestraint se sont brutalement affrontés. Ces “accrochages” étaient pour lui “une source de tristesse qui confinait à la souffrance”. Elles lui ont laissé “une impression épouvantable de gâchis 7 ”. Pour ce qui est des effectifs de cette force armée, “on a avancé les chiffres et les informations les plus fantaisistes”, nous apprend Jacques Baumel, qui a relevé “des estimations qui vont du simple au décuple, certains services allemands créditant l’Armée secrète de plus de cent mille hommes, fin 1943, certains historiens avançant le chiffre de soixante-quinze mille, Bénouville estimant leur nombre à environ dix mille, ce qui me semble plus près de la réalité ”.
Ce que l’on reproche surtout au chef de l’Armée secrète, c’est son attentisme.
Cependant, au tout début du mois de juin 1943, il est sur le point de s’engager dans une “action immédiate”, dont le général de Gaulle a admis le principe dans une “instruction du 21 mai 8 ”.
Hélas, le 9 juin, Delestraint est arrêté à Paris, à la station de métro La Muette.
Déporté à Dachau, il y sera assassiné par les S.S.
Les guets-apens
Au cours de ces quelques semaines, primordiales pour l’histoire de la Résistance, et qui vont de la création du CNR, le 27 mai 1943, à l’arrestation de son créateur, le 21 juin, Jacques Baumel est au cœur de la tourmente.
Le jour même de la première réunion, à Paris, du Conseil national de la Résistance, les MUR doivent se réunir à Mâcon. Lorsque Baumel, accompagné de Bénouville, sort de la gare pour se rendre au lieu discret du rendez-vous, un agent de liaison affolé les alerte : la Gestapo vient d’arrêter Bertie Albrecht. Elle attendait dans un café l’heure de la réunion. Une femme, qui se prétendait envoyée par Frenay, l’a invitée à la suivre. Dans la rue, les policiers allemands se sont jetés sur Bertie et l’ont rouée de coups, avant de l’enlever, mais ils n’ont pas pu l’empêcher de hurler : ”Attention, c’est la Gestapo, la Gestapo!”
La malheureuse sera torturée, puis étranglée.
Baumel garde d’elle un souvenir ému : “Avec Bertie Albrecht est morte l’une des plus pures héroïnes de la Résistance ”. Elle compte parmi les seize héros qui ont été inhumés au Mémorial du Mont-Valérien.
Le secrétaire des MUR et son compagnon l’ont échappé belle ce 27 mai, car il avaient à faire à forte partie. La femme qui a trahi la confiance d’Albrecht est un agent double du nom d’Edmée Delétraz. On va la retrouver dans une autre embuscade terriblement meurtrière.
Le 15 juin, Claude Serreulles, aide de camp du Général, est parachuté en France pour assister Moulin. Les deux hommes décident d’une concertation au cours de laquelle un remplaçant du chef de l’Armée secrète sera choisi. Le rendez-vous est fixé au 21 juin, à 14 h 30, à Caluire, une commune de l’agglomération lyonnaise, chez le docteur Dugoujon. Doivent s’y rendre deux colonels, Lacaze et Schwarzfeld, Henry Aubry pour Combat, Raymond Aubrac pour Libération, Bruno Larat et André Lassagne. Ce dernier, professeur de lettres, militant de Libération devenu membre de l’Armée secrète, est chargé de l’organisation de la réunion.
Serreulles ne sera pas au rendez-vous, car pour s’y rendre, il doit prendre le funiculaire et il se trompe de ligne. En revanche, Aubry se présente accompagné d’un personnage inattendu : René Hardy.
On connaît la suite : la Gestapo est aux aguets. Klaus Barbie et ses sbires interviennent à 15 h 10. Moulin et ses compagnons sont arrêtés. La résistance est décapitée.
Atrocement torturé, le premier président du CNR mourra dans le train qui le conduit en Allemagne.
Et les autres?
“L’affaire Moulin” commence.
Le témoignage de Baumel
Le secrétaire du Comité directeur des MUR rappelle que l’origine de cette catastrophe est dans “la lutte sans merci que Frenay et Moulin se sont livrée au sujet de l’armée secrète et pour son contrôle”. Le débat pour le remplacement de Delestraint, auquel la réunion devait mettre un terme, n’en aura été qu’un nouvel épisode.
Le lendemain de la tragédie, après avoir pris “d’urgence toutes les règles de sécurité de circonstance 9 ”, Baumel enquête. Il note d’abord que rien n’a été fait pour assurer la protection de “l’état-major suprême de l’armée secrète”. L’aide du Corps franc, qui protège le comité directeur des MUR lorsqu’il se réunit, a été repoussée. “ Dilettantisme, sottise, amateurisme ? ” s’interroge Baumel, qui sait de quoi il parle, ayant lui-même “organisé en trois ans plus d’une centaine de réunions d’état-major”. Cette faute, dit-il, “n’a pas retenu toute l’attention qu’elle mérite, malgré, ou à cause de son caractère aveuglant”. Faute d’autant plus grave que des bavardages avaient précédé la réunion de Caluire : nombreux étaient ceux qui savaient qu’elle se tiendrait .
Baumel en vient ensuite à l’analyse du rôle joué par chacun des acteurs de ce drame.
Outre Moulin, quatre hommes pris chez le docteur Dugoujon seront torturés et déportés : Dugoujon lui-même, Lassagne, Schwartzfeld, et Larat qui mourra en déportation.
Plus heureux, le colonel Lacaze sera jugé et libéré en janvier 1944, ce que relève Baumel, sans plus, car il s’attache surtout à examiner les cas des trois autres protagonistes : Aubrac, Aubry et Hardy.
Dès le lendemain de l’arrestation, “des rumeurs circulent”. Y a-t-il eu un traître ? Et qui ? “On suspecte celui-ci ou celui-là, sans trop savoir encore”.
Raymond Aubrac “raflé une première fois par la police française le 15 mars 1943” a été libéré grâce à l’intervention énergique de sa femme, Lucie Aubrac. Son évasion après Caluire, organisée par cette même Lucie, avec l’aide d’un Corps franc, a été souvent jugée rocambolesque. Qui plus est, le sinistre Barbie, lors de son procès, a accusé Aubrac d’avoir travaillé pour lui. Pour autant, Jacques Baumel, bien qu’il n’éprouve pas une sympathie particulière pour ce “membre communisant de Libération”, voit en lui un “combattant efficace”, et il ne croit absolument pas à sa culpabilité.
Reste Aubry et Hardy.
Aubry, membre de Combat, officier de la Coloniale, chef de cabinet de Delestraint, est devenu le plus haut responsable de l’Armée secrète après la disparition de son chef. Quant à Hardy, c’est Aubry qui l’a amené à la réunion de Caluire.
Baumel a bien connu Aubry, ayant été son adjoint, à Marseille, lorsqu’il faisait ses premiers pas dans la résistance. A ce point de son récit, le mémorialiste se voit contraint de rapporter certaine “chose” qu’il s’est “toujours interdit de juger”. “Quand les nazis, dit-il, ont arrêté nos camarades, ils ne savaient pas lequel était Moulin. Ils se sont ainsi affreusement acharnés sur Lassagne qu’ils avaient d’abord pris pour le Délégué du général de Gaulle. Puis est venu le tour d’Henry Aubry qui, lui aussi, aura été épouvantablement martyrisé. Il semble aujourd’hui établi que c’est lui qui a désigné Moulin à ses bourreaux”.
Et plus loin, Baumel ajoute, avec une netteté dont ne font pas preuve, sur ce point, tous les historiens de la Résistance : “Les aveux d’Aubry permettent aux Allemands de “loger” plusieurs de nos responsables de région, à Marseille, Montpellier, Toulouse et Limoges, et de préciser les informations qu’ils possédaient déjà sur la structure de l’Armée secrète.”
Aubry a cédé à la torture, comme tant d’autres. Tout le monde ne possède pas le courage sublime d’un Pierre Brossolette qui, pour ne pas parler, se jettera bientôt du haut du cinquième étage de l’immeuble de la Gestapo, avenue Foch. Mais la défaillance du suppléant de Delestraint ne permet nullement de l’accuser de trahison. Et pourtant, n’est-ce pas lui qui a fait venir à Caluire René Hardy, sur qui vont peser les plus lourds soupçons, d’où naîtra une défiance qui n’est pas à ce jour dissipée ? Pourquoi cet intrus ?
A cette question, on peut répondre qu’Aubry s’était fait accompagner par Hardy afin de “faire nombre”, pour mieux représenter Frenay, en face de Moulin soutenu à la fois par des hommes à lui et par ceux de Libération.
Hardy, membre de Combat, servait avec une compétence et une efficacité remarquables le NAP-Fer ( NAP : Noyautage des administrations Publiques. - Fer : Chemins de fer ), dont il était responsable. Il avait maintes fois donné des preuves de ses qualités et de son savoir-faire. Cependant, certains aspects de sa vie, quelques traits de son caractère étonnaient ses compagnons de lutte.
“Je l’aimais bien”, dit Jacques Baumel, qui le rencontrait “au moins une fois par mois pour lui remettre dans une mallette le budget de son service, et pour lui demander le compte rendu de ses activités.” A ces entrevues discrètes assistait souvent une superbe jeune fille, Lydie Bastien, dont le cheminot était follement épris. Le secrétaire général n’appréciait guère la présence de cette demoiselle de vingt ans, “pour qui la clandestinité n’était que du roman vécu”. Son inquiétude le conduisit à mettre son correspondant “assez brutalement en garde”. Sa crainte aurait été plus grande s’il avait su à quel point Hardy était capable de dissimulation.
En effet, quinze jours avant Caluire, Hardy a été arrêté par les Allemands, puis relâché. La règle voulait qu’en pareil cas le résistant avertisse ses camarades et cesse immédiatement toute activité clandestine. Hardy n’en a rien fait, et pour cette raison, Aubry lui a demandé sans méfiance de l’accompagner à la réunion organisée par Moulin.
La suite, objet de tant de controverses, est bien connue dans ses grandes lignes.
De tous les prisonniers, Hardy est le seul que Barbie ne fait pas emmenotter. Quand il s’enfuit, il est porteur d’un pistolet qui a échappé à la fouille. Les Allemands tirent sur lui, maladroitement, le touchant à un bras, à moins qu’il ne se blesse lui-même, avec sa propre arme. Hospitalisé, remis par la police française à la police allemande, il réussit une seconde évasion et rejoint ses amis de Combat.
Bénouville le défend, Bénouville ne l’abandonnera jamais. Grâce à Bénouville, Hardy et Lydie Bastien gagneront l’Afrique du Nord. A Alger, Frenay, qui est devenu là-bas membre du Comité français de libération nationale, prend Hardy dans son cabinet.
Bénouville a toujours pensé que René Hardy était innocent. D’autres résistants l’ont accusé très vite d’être un traître. Dès le lendemain de Caluire, on voit reparaître l’agent double Edmée Delétraz. Elle a voulu faire savoir à Moulin qu’il était en danger, Hardy étant comme elle, dit-elle, au service de la Gestapo. Elle a effectivement adressé un message en ce sens à l’ORA. Mais le message s’est perdu, Moulin ne l’a pas reçu. Au demeurant, quel crédit accorder à un personnage aussi trouble?
Lucie Aubrac est de ceux qui croient à la culpabilité du responsable du NAP-Fer. Dès le 24 juin, elle lui fait porter, alors qu’il est encore à l’hôpital, un pot de confitures empoisonnées, qu’il ne goûtera pas.
Depuis lors la polémique n’a jamais vraiment cessé, bien que René Hardy, deux fois traduit en justice, ait été deux fois acquitté.
Qu’en pense Jacques Baumel?
Selon lui, Klaus Barbie faisait chanter l’amoureux de Lydie Bastien, depuis sa première arrestation, mais sans grand succès. ”S’il est une certitude dans cette longue histoire (...) précise-t-il, c’est que René Hardy aura protégé ses amis de Combat.”
Hardy ne voulait pas participer à la réunion de Caluire. Deux jours avant le drame, Baumel a assisté à une rencontre au cours de laquelle Hardy a clairement exprimé son refus d’accompagner Aubry. Celui-ci a persisté dans son projet imprudent, alors que Hardy n’avait rien à faire à Caluire. C’est ainsi que Baumel et d’autres membres de Combat ont commis une faute, qui est venue s’ajouter à une cascade de fautes, en ne s’opposant pas aux intentions d’Aubry.
“Il ne faut d’ailleurs pas exclure, note Baumel, qu’il n’y ait pas eu de trahison, dans le sens direct et volontaire du terme, mais un formidable travail de recoupements de la part de la Gestapo et de l’Abwehr (Service de renseignements allemand), de filatures et d’intoxication, s’appuyant sur la négligence de l’un, sur la faiblesse de l’autre, et finissant par aboutir à la maison du docteur Dugoujon”.
En ce qui concerne le président du CNR, sur qui d’odieux soupçons ont aussi pesé, en raison de son “long passé de bonnes relation avec les communistes”, le secrétaire du Comité directeur des MUR, qui a suivi son action “au jour le jour”, déclare : “Moulin a été le serviteur fidèle, infatigable et héroïque du général de Gaulle”.
Il est à sa place au Panthéon.
Tout bien pesé, Baumel conclut :
“Dans la tragique affaire de Caluire, il y a un coupable, René Hardy, et plusieurs responsables”.
En se rangeant avec honnêteté parmi ces derniers, il force notre conviction.
Notes :
Chapitre I - 3 (p. 27 à 34)
1 J. Baumel, Résister... op. cité.
2 Henri Noguères, Histoire de la Résistance en France, Paris, Laffont, 1967.
3 Henri Frenay, La nuit finira, Mémoires de Résistance 1940-1945, Paris,
Laffont, 1973.
4 J. Lacouture, De Gaulle... op. cité.
5 J. Baumel, Résister... op. cité.
6 Francis Mercury, Histoire secrète des maquis (De l’armistice à la
Résistance), Genève, Éd. de Crémille, 1971.
7 J. Baumel, Résister... op. cité. -
8 Ibid.
Chapitre I - 4 (p. 35 à 42)
1 J. Lacouture, De Gaulle... op. cité.
2 Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, (L’Unité) ,Paris, Plon, 1954.
3 J. Baumel, Résister... op. cité.
4 J. Lacouture, De Gaulle... op. cité.
5 J. Baumel, Résister... op. cité.
6 J. Lacouture, De Gaulle... op. cité.
7 J. Baumel, Résister... op. cité.
8 H. Noguères, Histoire de... op. cité. -
9 J. Baumel, Résister... op. cité.
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