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26.04.2008

BAUMEL I - ch. 1-2

Jacques Baumel   I - Chapitres 1 - 2 (notes à la fin du chapitre 2)


Première partie
LE RÉSISTANT

1 - Le Marseillais

Naître à Marseille

A l’heure où le soleil tombe à l’horizon, c’est du  parvis de Notre-Dame-de-la-Garde qu’il faut admirer la ville et la mer.
Marseille, c’est le vieux port, ouvert depuis l’antiquité sur le Levant, sur l’Afrique, sur l’Italie, sur l’Espagne, c’est la digue du Large, c’est le bassin de la Grande Joliette, qui ont vu arriver tant de paquebots venus du monde entier par Gibraltar et par Suez.
Marseille, c’est aussi un cadre de collines, c’est la chaîne de l’Estaque, la chaîne de l’Étoile, qui évoquent la Provence.
Nous sommes ici au pays de Frédéric Mistral.          
La langue du poète est celle que parlent ses contemporains marseillais. Dans son Hymne au Soleil, Mistral célèbre les îles d’Hyères, mais celles que l’on découvre des hauteurs de Marseille ne sont pas moins baignées de lumière. Quant à son immortelle héroïne, Mireille, fille de la Crau, elle aime, elle souffre, elle chante au nom de toute la Provence.
Dans cette œuvre de Mistral, la peinture de l’ordre social se mêle au thème de l’amour. De même, sur un autre ton, Marcel Pagnol nous offre, avec Marius, une touchante histoire d’amour et un tableau des mœurs marseillaises.
En quoi Jacques Baumel, qui est né à Marseille, où il a grandi, ressemble-t-il aux héros créés par ces grands écrivains provençaux ?
Pour comprendre un homme faut-il essayer de le saisir dans le cadre géographique de ses jeunes années?
Quel genre de Marseillais Jacques Baumel est-il donc?

LE  RÉSISTANT

Il convient de noter d’abord que la famille dont il porte le nom a “des origines nîmoises depuis au moins la fin du XVIIIe siècle 1 . ”
On trouve alors dans son ascendance, à Nîmes, Jean Baumel qui a épousé Élisabeth Roche.
Leur fils, “le journalier” Auguste-Jean Baumel, a épousé Françoise Rainercq.
Auguste-Jean et Françoise ont à leur tour un fils, François-Auguste Baumel, né le 28 septembre 1859, toujours à Nîmes.
François-Auguste réussit “à poursuivre quelques études” et à devenir “teneur de livres”, c’est à dire “comptable, dans sa ville natale”. En 1886, il épouse Marie Ducros, “fille de cultivateur”.
Leur fils, Simon Baumel, né le 20 novembre 1889, sera médecin,  - et père de Jacques.
Mais alors, et Marseille? Pourquoi Marseille?
Jacques Baumel répond lui-même à cette question.
“Mes parents se sont mariés en 1917. Ils s’étaient rencontrés lors d’une permission  que mon  père  avait  passée dans sa ville natale, Nîmes. Il était protestant, ma mère était catholique, originaire de l’Aveyron (...) Après une courte période passée en tant que médecin dans les troupes d’occupation en Allemagne, mon père reprendra un cabinet médical vacant à Marseille, ville où il n’avait aucune attache particulière. Je suis donc un Marseillais de hasard 2 . ”
Que dire encore? Comme lui, des personnages aussi différents que le poète Honoré d’Urfé, l’auteur de l’Astrée, et Adolphe Thiers, président de la République, sont également nés à Marseille.
Le lieu de leur naissance ne semble pas avoir déterminé leur avenir.

“Naître en 1918”

C’est le titre d’un chapitre de Résister, l’ouvrage que Jacques Baumel consacre à l’Histoire secrète des années d’Occupation.   
Plus qu’à l’influence du milieu biologique et social sur le destin d’un homme, l’auteur croit à celle de l’Histoire . “Il n’y a sans doute pas de “bonne” ou de “mauvaise” année pour naître, dit-il, mais celle-ci, on l’avouera, n’est pas tout à fait comme les autres.”
Jacques Baumel voit le jour à Marseille le 6 mars 1918. La guerre n’est pas finie, tant s’en faut! Dans les jours qui suivent sa naissance, des bombardements aériens très durs s’abattent sur Paris, faisant vingt-neuf morts en une nuit. Puis la Grosse Bertha, de sinistre mémoire, prend le relais. Les obus de ce canon géant blessent ou tuent près de neuf cents personnes. Et de la fin de ce mois de mars jusqu’au 15 juillet, les offensives allemandes sur le front se succèdent sans interruption.  La patrie n’est pas sauvée.
Ce n’est que le 24 juillet que Foch peut déclencher les contre-offensives qui conduiront à l’armistice du 11 novembre. Mais jusqu’au dernier jour de cette horrible guerre, des soldats tomberont, nos Monuments aux Morts en portent le témoignage.
Jusqu’au dernier jour, la France espère et souffre.
Lorsque le père de Jacques, le médecin militaire Simon Baumel, revient de guerre, c’est un homme profondément marqué par tout ce qu’il a vu ou subi. A-t-il perdu la foi en Dieu au spectacle des horreurs de Verdun et de tant d’autres champs de bataille? Une  chose est sûre, s’il reste protestant dans le secret de son cœur, il abandonne toute pratique religieuse.
Au contraire de Simon, son épouse Marie-Hélène, née Pouget,  observe les devoirs du culte qui est le sien.
Quelle sera la religion de leur enfant? Les parents tombent aisément d’accord, et leur entente trouvera son prolongement dans la scolarité qu’ils choisiront pour lui.
“Je serai baptisé dans l’Église catholique, puisque ma mère y tenait beaucoup, dit Jacques Baumel, mais mon éducation sera strictement laïque : pas d’école privée ou confessionnelle, pas d’école maternelle non plus.“
Il fera ses études primaires et secondaires, de la 11e au baccalauréat, au lycée d’État Thiers, - un établissement “qui comptera beaucoup plus tard Georges Pompidou comme professeur et Édouard Balladur comme élève .”
Cette orientation scolaire ne sera que l’une des marques de l’influence que l’ancien combattant cévenol exercera sur son fils.
Le grave et respectable docteur Simon Baumel est un héros de la Grande Guerre. Il a vécu l’enfer de Verdun. Durant toute son enfance, Jacques connaîtra ce qu’il appelle “le petit enfer du récit de Verdun”. Et d’ajouter : “C’était d’ailleurs le lot ordinaire de milliers de gamins de France, nourris de ces récits ambigus qui exaltaient la guerre et en ressassaient l’horreur et l’absurdité .”

Un enfant de la bourgeoisie

La famille Baumel reste étrangère à Marseille. Elle n’apprécie guère son monde du négoce. Elle ne s’intègre pas à la bourgeoisie locale, mais n’en tisse pas moins un réseau de liens sociaux portant le sceau de la bonne bourgeoisie provinciale.
Les amis du médecin sont d’autres médecins, des professeurs de faculté ou des avocats, voire des membres du gouvernement de la France.
“ On se recevait à tour de rôle et, le dimanche, on se retrouvait dans de fraîches villas de l’arrière pays ou du littoral.”
L’une de ces relations est le professeur Corsi, qui possède à Aix une propriété dans laquelle le petit  Jacques  passe parfois  ses vacances.  Il s’agit du Jas du Bouffant, cette maison de campagne où Paul Cézanne avait ouvert son premier atelier, et où il avait reçu, à maintes reprises, son cher ami Zola.
Les amis du docteur Simon Baumel sont sensibles aux attraits des lettres et des arts.
D’autres sont des personnalités de premier plan, parmi lesquelles on trouve Édouard Daladier, ministre des Colonies, puis des Travaux Publics, et Joseph Paul-Boncour, ministre du Travail, puis de la Guerre.
Pendant que les dames papotent de la mode en prenant le café, les hommes, “repliés au fond d’un salon, dans l’odeur âcre des cigares”, parlent de politique.
Quelle note dominante Jacques retient-il des bribes de conversation qu’il surprend? Écoutons-le :
“Et toujours revenait, lancinante et amère, la constatation que nous perdions petit à petit les bénéfices d’une Victoire qui nous avait coûté près d’un million et demi de morts”.

Fils unique

Jacques n’a ni frère ni sœur. La maison du docteur Simon Baumel ne bruisse pas de ces rires qui résonnent de pièce en pièce, de ces éclats de voix qui cascadent dans les escaliers. Le foyer est austère, à l’image du chef de famille, d’origine protestante et forgé par les épreuves. Son épouse, élégante et cultivée, témoigne d’un même sérieux. Nul ne saurait assurément lui reprocher de s’être jamais montrée exubérante ou primesautière. 
Ce que l’on apprécie le plus, chez les Baumel, c’est la lecture.
Le docteur est un passionné d’histoire, également attiré par les œuvres des moralistes et des philosophes.
La mère de Jacques, abonnée à des revues de Paris, préfère les romans.
Auprès d’elle, l’enfant lit beaucoup lui aussi, par goût, et parce qu’il n’a guère d’autres moyens de se distraire.
“Cette ambiance, dit-il, n’était évidemment pas faite pour contrebalancer mon tempérament naturellement solitaire, (...) mon caractère déjà renfermé. ”
Que l’on ne s’y trompe pas! Jacques est un jeune garçon aimé, choyé. Ses parents font tout ce qu’il faut pour le tirer de son isolement, mais à leur manière. Si Monsieur et Madame Simon Baumel ne cèdent pas aux débordements des années folles, ils ne vivent pas pour autant retirés du monde.
Simon Baumel fait visiter à son fils la grande exposition coloniale ouverte à Marseille en 1925. Il est bon que, derrière les flonflons  de  la  fête, l’enfant  devine l’immense empire dont la France est la tête .
D’autres fois, Simon emmène Jacques en voyage, au pays où ils ont leurs racines, dans les Cévennes. Le père a bien voulu que son rejeton soit baptisé dans la religion catholique, mais il convient qu’il sache que dans ses veines coule un peu du sang des Camisards.
Le docteur tient aussi à ce que son garçon ait une idée du métier de son père, qui sera probablement le sien. Dans cet esprit, et pour que le bambin découvre le plus tôt possible la dure réalité de la condition humaine, il le conduit à la morgue. “C’était atroce... se souvient Jacques Baumel. Cette cérémonie d’initiation fut du reste suivie par d’autres et, dès ma dixième année, il prit l’habitude de m’amener avec lui dans les services hospitaliers et à l’orée des salles d’opération.”
Quand le soleil écrase Marseille, Madame Simon Baumel accompagne le médecin en herbe au bord de la mer. Mais elle fuit les endroits populeux. Elle a déniché pour lui un club privé où, après le bain, il a tout loisir de s’adonner aux joies de la lecture. Il n’y a là, pour le distraire, que quelques vieux officiers russes en exil, qui se réunissent pour chanter dans leur langue des airs nostalgiques.
Ainsi grandit Jacques Baumel.
“De mes années d’enfance, dit-il, me revient l’image d’un bonheur lisse et docile, d’une sorte de torpeur à laquelle je me soumettais d’assez bonne grâce”.

Un adolescent politique

En 1929 s’achève l’ère de prospérité connue sous le nom pittoresque “d’années folles”. La crise économique, qui va précéder “la montée des périls”, éclate. Cette même année, Jacques Baumel est en classe de 5e.
Depuis son entrée dans l’enseignement secondaire, une vie nouvelle a commencé. Sa mère continue de veiller sur lui, son père contrôle ses résultats scolaires, tous deux l’encouragent, le félicitent, le soutiennent, moyennant quoi il est un bon élève, il monte de classe en classe, il obtiendra sans peine l’indispensable bachot. Mais, de façon toute naturelle, sans heurts, il se dégage progressivement de l’influence familiale.
Les lycéens de cette époque ont presque chaque mois l’occasion de s’émerveiller, tant les progrès techniques sont considérables dans la radio, le cinéma, l’automobile, la construction des navires, des barrages et des machines. Avec ses camarades, Jacques Baumel applaudit, en 1930, au lancement du Bréguet XIV, cet avion français qui vole à 250 kilomètres à l’heure et avec lequel Mermoz ouvrira la ligne aérienne de l’Amérique du Sud. L’année suivante,  André  Citroën  lance  les autochenilles  de  sa Croisière jaune à l’assaut de l’Himalaya. En 1932, le Normandie,  long de 300 mètres, le paquebot le plus grand et le plus rapide du monde, traverse l’Atlantique, du Havre à New York, en 4 jours.
Cependant, ces exploits ne sauraient faire oublier le profond mécontentement qui règne en France. Les gouvernements se succèdent sans arrêt. Des scandales éclaboussent les députés. La crise économique développe le chômage. Et ce sont là des événements qui, non seulement retiennent l’attention du potache Baumel, mais qui le passionnent, dès l’âge de douze ou treize ans.
“ Je me revois adolescent, dit-il, stationnant des heures durant devant ces kiosques des allées de Meilhan où les journaux, disposés les uns à côté des autres, étaient affichés sur toute la longueur de leur première page. Je lisais tout. L’intégralité de ces premières pages et tous les journaux, depuis L’Action française jusqu’à L’Humanité.”
Dispose-t-il, progrès technique oblige, d’un poste à galène? Nous sommes en 1932, le 6 avril, Jacques a 14 ans. Que fait-il de sa merveilleuse machine? Il s’en sert pour capter, à Paris, un discours électoral du président du Conseil, André Tardieu, homme de droite, qui tente de rallier à sa cause les radicaux.
Au lycée, l’un de ses meilleurs camarades, Antoine Antoni,  est le fils d’un membre influent du Parti socialiste de Marseille. Ce garçon lui raconte ce qu’il sait, ou croit savoir, “de la vie souterraine de la politique locale”. Avec lui, Jacques suit les campagnes électorales. Il ne les a jamais oubliées. “Je me souviens de ces meetings surchauffés et enfumés dans les arrière-salles du Vieux Port où l’on comptait presque autant de gorilles et d’hommes de main que de simples citoyens.”
Comme on est loin du salon familial !
Quelques jours après le discours de Tardieu, l’amateur de ces joutes oratoires que sont les manifestations politiques sera comblé. En effet, le déjà célèbre Édouard Herriot, futur président de la Chambre, et plus tard de l’Assemblée nationale, ouvre à Marseille le congrès du parti radical dont il est le président. Son rival, Édouard Daladier, ex-président de ce même parti, l’affronte. Quels beaux assauts en perspective ! Mais comment un gamin d’une quinzaine d’années pourrait-il assister aux débats? Jacques est un garçon de ressources. “Une carte de presse d’un journal lycéen” lui permet “d’entrer en resquilleur”. Trois jours durant, il assistera  “à la guerre des Deux-Édouard”.
L’année suivante est marquée en France par d’énormes scandales qui révèlent les compromissions des milieux politiques et financiers. Les partis s’agitent, des désordres s’ensuivent. La  police riposte et fait à Paris 8 morts et 300 blessés. Quelques semaines plus tard, 2 morts à Lyon. Le 9 octobre de cette même    année  1934, Jacques Baumel se trouve au premier rang des spectateurs qui assistent, à Marseille, à l’assassinat du roi Alexandre 1er de Yougoslavie et du ministre français des Affaires étrangères Louis Barthou.
Grave leçon pour notre jeune passionné de politique : l’Histoire se fait  “aussi avec du sang”.

L’étudiant

Sa voie semblait tracée, il serait médecin.
“Mon bac en poche, raconte-t-il, je m’étais tout naturellement inscrit en fac de médecine et, tout naturellement, quand je quittais les salles de dissection, les couloirs tristes de l’hôpital, je menais ma vie comme bien des jeunes gens de mon entourage.”
Jacques Baumel parle là de sa vie mondaine, celle qu’il consacre aux études ne lui posant aucun problème.
L’entre-deux-guerres n’est pas seulement marqué par des progrès techniques et scientifiques dans le domaine de la production et de l’économie. L’année 1925, par exemple, est celle  où, pour la première fois dans l’histoire de l’Europe, la mode découvre les genoux de la femme. Trois ans plus tard, on voit apparaître des robes du soir courtes. Le corset a disparu, une gaine de tissu élastique le remplace. La taille n’est plus serrée,  les vêtements épousent les formes naturelles du corps. En 1937, Greta Garbo triomphe dans Marie Walewska, mais elle est surtout célèbre, dans le monde entier, pour ses épaules carrées, sa poitrine plate, ses hanches étroites et ses longs mollets. Les élégantes rivalisent dans le choix de tenues donnant la silhouette de La Divine .
Les jeunes messieurs qui jouent les dandys ne sont pas moins raffinés. Notre carabin est de ceux-là.
“Il serait injuste, avoue-t-il, de dire que je n’y prenais pas un certain goût, et je me revois avec mon chapeau Eden, mes complets et mes cravates anglaises.” A cette esquisse, on peut ajouter des sourcils fournis et veloutés, le regard ténébreux, la fine moustache, et, cela va de soi, le col amidonné blanc, la pochette blanche et les gants blancs.
Parfois, un amour de petit fox-terrier, qu’il appelle “Psy” et qu’il tient en laisse, l’accompagne. “Comme tout jeune homme, poursuit notre étudiant, j’ai eu envie de plaire et je ne suis pas resté insensible aux séductions que la bonne société marseillaise offrait avec libéralité. Pendant deux ou trois ans, de 1935 à 1938, j’ai ainsi couru les cocktails littéraires, les concerts, les conférences, les premières de théâtre”.
Toutefois, hors de l’hôpital, Jacques sait aussi, parfois, déposer son chic costume et son beau chapeau. Chaque matin, pour se rendre à la  faculté de médecine, il  traverse  le Vieux Port où, derrière le folklore  cher à Pagnol, il voit la misère. “La crise économique, la grande dépression d’alors avait jeté sur le pavé des quantités de pauvres gens, ouvriers licenciés, paysans ruinés, petits artisans qui erraient dans la ville de soupe populaire en centre caritatif”. Des équipes sociales d’étudiants s’efforcent de secourir ces malheureux. Jacques Baumel se joint à eux, de bon cœur mais avec lucidité, sachant que son action s’apparente “tout de même beaucoup à un boy-scoutisme pavé de bonne conscience”.
Lorsqu’il traverse le Vieux Port, il voit aussi les bateaux. Un jeune Marseillais, fût-il Marseillais de hasard, ne saurait résister longtemps à l’attirance qu’ils exercent lorsqu’ils sont en partance. Le Marius de Pagnol a cédé à l’appel du large. Jacques cédera à son tour. A bord de chaque navire, il faut un médecin. Notre étudiant en médecine le sait. Aussi recherche-t-il et trouve-t-il souvent des postes de remplacement, pour des traversées de quatre ou cinq jours. C’est ainsi qu’il visite l’Algérie, le Maroc, la Tunisie et, ce qui a toujours été pour lui “un monde féerique, littéralement fascinant, les pays du Proche-Orient”. En mer, son service lui laisse le temps de lire d’innombrables romans. Aux escales, il marche sans trêve, traversant les villes en tout sens, s’arrêtant partout, “un peu ivre du spectacle de la  rue, des parfums, de la douce  moiteur de l’air, définitivement conquis, solitaire, heureux.”

L’heure du choix

Le goût des voyages et certain intérêt pour la question sociale auraient-ils  remplacé  la  passion politique  qui animait Jacques Baumel quand il fréquentait le lycée?
Nullement. La preuve : “Je séchais souvent les cours de la faculté de médecine, dit-il, pour me rendre à la merveilleuse bibliothèque de la chambre de commerce et me plonger dans toutes sortes de revues et d’ouvrage d’histoire, de géopolitique et de diplomatie. Je n’avais pas une conscience très claire de ce que je recherchais dans ces textes, mais j’avais le sentiment qu’il était urgent de m’atteler à ce travail personnel.”
D’ailleurs, tout le ramène à la politique, c’est comme une fatalité. A la sortie des cours, il rencontre un jeune homme, qui vient attendre l’une de ses camarades de promotion, Melle Aboulker.  Qui est ce garçon? Gaston Defferre, de quelques années plus âgé que lui, militant socialiste actif, avec lequel il noue d’amicales relations.
A Marseille, à cette époque, les réputés Cahiers du Sud  font connaître des auteurs tels que Céline, Faulkner ou Saint-John Perse.  Jacques Baumel fréquente  le bureau de cette publication où se retrouvent  ceux  qui aiment  les beaux textes. Mais à  cette revue littéraire, il préfère la revue Esprit, qui s’inspire de Péguy  et  lui propose une synthèse entre christianisme et socialisme, fondée sur “un refus égal de l’individualisme libéral et du collectivisme”. Notons ici que Péguy, fondateur en 1900 des Cahiers de la quinzaine, socialiste, dreyfusard et fervent nationaliste, a vivement marqué, quelques années plus tôt, certain élève officier nommé Charles de Gaulle.
Cette recherche par la lecture débouchera-t-elle pour Jacques  Baumel sur un engagement concret dans les tiraillements qui malmènent la structure économique et sociale et le régime politique ?
Le temps presse.
Il a 18 ans lorsque le Front populaire prend le pouvoir.
A Marseille, “pour répondre aux grandes manifestations de la gauche, au déferlement des drapeaux rouges”, on sort “une forêt de drapeaux tricolores”.
“J’étais alors tout sauf un jeune homme engagé, dit-il. Mais le malaise vague que me causait ce spectacle ressemblait fort à une forme de prise de conscience.”
Les événements vont se précipiter.
Les plus graves.
Une terrible guerre civile a éclaté en Espagne. La France est partagée. Certains veulent qu’elle intervienne pour aider la République mais le gouvernement s’y refuse. A Marseille, des bateaux venus de Valence et de Barcelone débarquent “des centaines de pauvres réfugiés, et parmi eux de grands blessés”. Notre étudiant en médecine s’offre pour les aider, pour les soigner.
“C’est bien cette rencontre en 1938 avec les victimes anonymes de la guerre d’Espagne, se souvient-il, qui va cristalliser tout ce qui était épars, encore velléitaire en moi, me couper de mon milieu et précipiter mon engagement .”
Les accords de Munich feront le reste, ces fameux accords des 29 et 30 septembre 1938, signés entre La France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Italie, qui impliquaient l’acceptation par les démocraties des exigences des nazis pour éviter la guerre à tout prix.
“En manifestant contre Munich, note Jacques Baumel, j’ai rompu avec toute une société, avec tout un monde. Et c’est bien ce jour-là, je crois, et non pas en 1940, que j’ai choisi la Résistance.”

2 - Les premiers pas dans l’ombre

Médecin ambulant

En 1939, Jacques Baumel, externe des hôpitaux, prépare l’internat. Son intention est de se spécialiser en neurochirurgie. 
Mais la mobilisation générale l’expédie, à titre de médecin lieutenant auxiliaire, à Montpellier.
C’est là qu’il se trouve lorsque la drôle de guerre  se transforme en guerre éclair, pour finir par un désastre. Les Allemands envahissent la France. Leurs colonnes ne peuvent être arrêtées ni sur la Somme et l’Aisne, ni sur la  Seine, ni sur la Loire.
Les Italiens attaquent dans les Alpes.   
Sur les routes, des bandes de soldats français en fuite se mêlent aux hordes des civils réfugiés.
L’ennemi arrive à Paris, à Bordeaux, à Lyon.
L’unité à laquelle appartient Jacques Baumel se rabat vers Toulon pour défendre le port militaire.
Le 17 juin 1940, Pétain demande l’armistice. Le nombre des soldats français prisonniers s’élève à 1 800 000.
Quelques jours plus tard, une ligne de démarcation coupe la France en deux : une zone occupée, au nord de la Loire, compte 49 départements et 28 millions d’habitants, une zone libre, au sud,  40 départements et 14 millions d’habitants.
Un gouvernement, qui se croit libre, s’installe à Vichy. Il est autorisé à garder une armée de 100 000 hommes, et c’est parce qu’il fait partie de cette petite armée d’armistice que Jacques Baumel n’est pas démobilisé.
Médecin militaire aux forts de Toulon, il est de ceux qui gardent l’arsenal et la rade. Il est de ceux qui frémiront le plus de colère le 3 juillet, le jour où notre flotte sera massacrée en Algérie, à Mers el-Kébir. Souvenons-nous...
Le port militaire de Toulon était en partie vide. Nos plus belles unités avaient trouvé refuge dans la base navale créée par la France dans le golfe d’Oran.
Le 3 juillet, les Anglais somment l’amiral Gensoul de se joindre à eux pour continuer la lutte contre l’Allemagne ou d’aller désarmer en Grande-Bretagne. Refus du Français. La flotte anglaise ouvre alors le feu sur nos superbes bâtiments de guerre, et coule le Provence, le Bretagne et le Dunkerque . 1297 marins tués, 351 blessés. Seul le Strasbourg parvient à s’échapper. En métropole, et surtout à Toulon, la confusion règne dans les esprits :  la haine pour les Anglais égale presque la haine pour les Allemands.
Les sentiments qu’éprouvent les officiers de la Marine sont partagés par tous les cadres de l’armée. Notre jeune médecin  s’en rend  compte  lorsqu’il  est  affecté  à un régiment de chasseurs à cheval de Tarbes, cantonné près de Cannes. Tous les militaires sont bien près d’accuser l’Angleterre d’être la cause de la défaite. La plupart d’entre eux invoquent la caution du maréchal  Pétain.  Ils ne comptent plus que sur lui pour chasser l’envahisseur et prendre leur revanche.
Lorsqu’il bénéficie d’une permission et qu’il retourne à Marseille, Jacques Baumel note que le maréchalisme, soutenu par une intense propagande vichyste, règne également dans la population civile.
Lui ne croit pas que le vieux maréchal sera celui qui permettra à la France de surmonter la défaite. De retour à la caserne, il ne se sent plus à sa place au milieu de ces officiers qu’il juge chimériques. Par chance, une nouvelle affectation l’envoie sur les pentes du mont Ventoux, pour servir dans une compagnie d’éclaireurs-skieurs. Les soldats et les officiers qu’il trouve là, tous  formés à la rude école de la montagne, ne sont pas franchement hostiles à la personne du Maréchal, mais ils sont moins bavards, plus dubitatifs que les militaires qu’il a jusqu’alors rencontrés.
Jacques Baumel partagera leur attentisme inquiet jusqu’au tout début de 1941, date à laquelle il sera démobilisé.

Premiers contacts

"Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas” proclame le général de Gaulle le 18 juin 1940.
“On l’a dit mille fois, l’appel fut peu entendu 1.”
D’autres déclarations de nette opposition au régime qui se mettait en place,  celles par exemple  du député  communiste Charles Tillon, du général Cochet ou du préfet Jean Moulin, en date du 17 juin, eurent encore moins de retentissement.
“Aujourd’hui, les choses sont simples, note Jacques Baumel, du moins tendons-nous à vouloir les simplifier. En cette année 1940, elles étaient aussi confuses, aussi complexes et indécises que l’était la situation 2 .” Toutefois, notre jeune médecin militaire n’attendra pas d’être démobilisé pour prendre parti.
Au mois de novembre, à l’occasion d’une permission, il rencontre dans un bar du Vieux Port un de ses camarades d’avant-guerre. Ce jeune homme n’habite plus à Marseille, mais à Vichy, où il est garde du corps auprès du Maréchal.
“ Il faut que tu viennes là-bas, dit-il à Jacques, tu verras qu’au cœur même du nouveau régime il y a des gens, comme mon colonel,  prêts à se battre contre l’Allemagne. ”
Notre permissionnaire se laisse convaincre. Il arrive à Vichy le 13 décembre, jour mémorable : Pétain vient de renvoyer Laval, qu’il juge trop favorable aux Allemands.
La ville est en émoi. Les collaborateurs des nazis manifestent. Désabusé, le visiteur bat en retraite, et regagne son casernement du Mont Ventoux, où il arrive en retard.
Il écope de huit jours d’arrêts de rigueur, ce qui lui donne un brin de temps pour réfléchir à la situation de notre pauvre France.
A  l’occasion d’autres  permissions,  Jacques  Baumel retrouve des amis qui essaient de se rassembler pour engager la lutte contre l’armée d’Hitler. L’un de ses camarades de faculté, un jeune militant communiste, l’invite à participer à des réunions organisées par son père. Puis il renoue avec un certain Belpeer, un intellectuel défenseur de la revue Esprit, qui commence à créer ce qui pourrait devenir un mouvement de résistance.
Dans son propre régiment, le médecin militaire noue des relations qui vont dans le même sens. Il sympathise en particulier avec un jeune officier, du nom de Claude Batault, qui sait des choses que les autres ignorent. C’est lui qui le premier lui parle du général  de Gaulle  et de la France libre. Il est vrai que quelques journaux, le Progrès de Lyon, le Petit Provençal de Marseille, ont publié des extraits du fameux appel du 18 juin. Mais les propos de Batault ne se limitent pas à cette révélation. Il a d’autres sources d’information. Sur son conseil, Baumel se déplace jusqu’à Nice, où il rencontre un jeune intellectuel de droite, prisonnier deux fois évadé, du nom de Guillain de Bénouville. Ce jeune homme est membre d’un réseau d’origine anglaise créé sur la côte. Grâce à lui, le néophyte du mont Ventoux  découvre ce qu’est “un service de renseignements”.
Avant même d’avoir quitté l’armée, Jacques Baumel a déjà mis un pied dans la clandestinit

Tâtonnements

Rendu à la vie civile, il reprend ses études de médecine. Et il fréquente assidûment Belpeer, qui dirige un centre d’hébergement pour étudiants d’outre-mer.
Dans ce foyer, des informations que l’on ne trouve nulle part ailleurs circulent. On y apprend que nombreux sont ceux qui n’acceptent pas la défaite, nombreux sont ceux qui, en zone occupée, osent provoquer les Allemands.
Belpeer est un ami d’Emmanuel Mounier, le fondateur de la revue Esprit. Avec Belpeer, notre carabin aime à discuter du spiritualisme français, mais l’un et l’autre sentent bien que l’heure est venue d’engagements plus concrets. Aussi participent-ils ensemble à un séminaire de réflexion, organisé dans une école de cadres, à Uriage, un hameau de l’Isère. Ils y dorment dans des lits de fer, ils s’endurcissent le corps par la pratique intensive du sport. Ils y entendent des orateurs brillants, qui s’efforcent de concilier la rancœur qu’ils nourrissent contre les Allemands et l’esprit de la Révolution nationale que prêche Vichy. “C’était une tentative  absurde  qui  tenait du grand écart 3 .”  Ils s’en reviennent déçus.
Jacques Baumel reprend ses cours mais continue de fréquenter le centre cosmopolite de Belpeer. Il y rencontre un jeune lieutenant dénommé Aubry. On bavarde. Que penser de l’immense popularité du maréchal Pétain?
Douze millions de ses portraits seront vendus au public en 1941: près d’un par foyer... Sur son passage, les foules accourent et on lui donne les enfants à bénir - ou presque 4.” Certes, il a serré la main d’Hitler, à Montoire, mais depuis, il a renvoyé Laval : n’est-ce pas la preuve de son hostilité au nazisme? Ont-ils tellement tort, ces millions de Français qui pensent que Pétain et de Gaulle sont au fond complémentaires, le premier représentant “le bouclier” qui protège la vieille patrie, l’autre étant “l’épée” qui atteste de “la permanence de  l’esprit combattant” de notre peuple? 
Le jeune officier ne cache pas à son camarade qu’il diffuse des écrits clandestins destinés à répandre une opinion moins tiède, des bulletins nettement hostiles à l’armée d’occupation. L’étudiant se laisse convaincre; il accepte d’en fourrer quelques-uns dans sa serviette afin de les distribuer.
Par l’intermédiaire d’Aubry, Jacques Baumel est présenté à Henry Frenay. Prisonnier évadé, ce capitaine d’infanterie de l’armée d’armistice, âgé de 36 ans, commande en second la place de Marseille. Dès 1940, il a organisé un réseau de résistance à l’occupant, qui s’est rapidement étoffé.

“ Au fond, dit-il en substance à ses interlocuteurs, notre tâche immédiate, c’est de créer en France même un mouvement puissant contre les  Allemands. Ce  mouvement, je le vois  divisé en trois secteurs: le R.O.P.    (qui couvrira le recrutement, l’organisation et la propagande), le renseignement et le choc. Le jour venu,nous bouterons l’ennemi hors de France!  Nous serons les hommes et  les femmes du Mouvement de libération nationale 5.”
Jacques Baumel répond à cet appel. Il assiste aux réunions que Frenay organise chez le docteur Recordier, l’un des premiers résistants de Marseille.
Puis il prend le nom de Berneix pour accomplir les missions qui lui sont confiées, et devient “assez vite une sorte de cheville ouvrière entre la direction du mouvement et les réseaux de base.”
Désormais, Berneix milite, il a de moins en moins de temps pour fréquenter l’hôpital.

De l’engagement

L’une des meilleures pages de l’ouvrage de Jacques Baumel, Résister,  aborde ce problème :
“ En moins d’une année j’avais parcouru un chemin qui me semblait inouï quand parfois j’y songeais. (...) Aujourd’hui, quand je revois cela, quand j’essaie d’être le plus sincère possible sur mon engagement et sur l’époque où cet engagement s’est accompli, je suis bien obligé de m'avouer que le partage des eaux s'est fait de façon souvent mouvante. Pour beaucoup de jeunes gens de mon âge, il aura suffi d'une bonne, ou d'une mauvaise rencontre, pour que les choses basculent du bon côté, ou de l'autre. C'était une époque folle, pleine de gens affolés, effarés par la défaite, ayant perdu tous leurs repères. (...)
“J'ai assez dit combien la situation m'avait affolé, combien l'image de Pétain, par exemple, était encore pour moi une image brouillée, ambiguë, ambivalente, et j'ai dit aussi combien, “d'instinct“, elle ne me convenait pas, combien, “d'instinct”, je me suis senti plus à ma place aux réunions de Recordier ou de Belpeer qu'au salut au drapeau devant le buste du Maréchal. (...)  Et  la  vérité est sans doute au fond de cet  “instinct-là“, au fond de tout ce qui a pu le nourrir et le façonner. Cet instinct - on prononce en général le mot pour s'éviter de penser - est pourtant l'expression d'un système moral et philosophique, d'une façon de voir le monde et de se voir soi-même, d'une manière d'envisager la dignité humaine et de poser la question du salut 6 .”

Un jeune cadre de Combat

Le journaliste Claude Bourdet seconde le capitaine Frenay. Leur Mouvement de libération nationale  diffuse une publication intitulée Petites Ailes, puis Vérités . Lorsque le réseau Liberté  les rejoint,  Combat  devient  le nom du mouvement né de cette fusion et le nom du nouveau journal.
D’autres mouvements de résistance se créent et s’organisent dans la zone sud en 1941. Quand leurs structures sont en place, ils restent au nombre de trois, dont la diversité rappelle les clivages politiques d’avant-guerre. A gauche, on trouve le mouvement Libération, d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie. Le mouvement de Jean-Pierre Lévy, Franc-Tireur, compte de nombreux catholiques progressistes parmi ses membres. Combat, qui se cramponne au centre, se veut le moins politisé. 
Le Parti communiste n’intervient massivement dans la Résistance qu’après le 21 juin, date de l’invasion de l’U.R.S.S. par les armées du Führer.
Les trois formations dominantes ne sont pas à l’abri de l’esprit de chapelle. Elles sont rivales. Elles n’en collaborent pas moins, étant au service de la même cause. Elles espionnent les serviteurs de Vichy, filtrent les nouvelles de l’étranger, échangent des renseignements, et travaillent ensemble au noyautage de l’adminis-tration.
Adjoint d’Aubry, Baumel-Berneix participe à toutes ces activités. Avec foi, avec conviction, avec efficacité. Les missions qui lui sont confiées sont de plus en plus nombreuses. Il passe sa vie dans les trains, entre Marseille, Toulouse, Montpellier, Brive,  Cannes,  Nice, Perpignan, afin d’étendre et de consolider toujours davantage l‘implantation de Combat  en zone sud.
Frenay est un chef admirable, un organisateur de premier ordre. Pour bien servir, le jeune militant n’a qu’a obéir. Mais comment, à son âge, résister à l’occasion de se surpasser, en prenant une initiative, si folle soit-elle ?

Le 18 novembre, on annonce à Marseille le passage du général Weygand, qui a été ministre de la Défense nationale du gouvernement de Vichy, de juin à septembre 1940, avant d’être envoyé par Pétain en Afrique du nord, à titre de Délégué général.
Là-bas, Weygand a conclu avec les Américains des accords qui ont fortement déplu à Hitler. Ce que le Führer a fait savoir au Maréchal, qui lui a cédé, et a rappelé Weygand.
- Il ne faut pas qu’il aille plus loin que Marseille ! se dit Berneix.
Il sollicite une audience, l’obtient et du haut de ses 23 ans s’efforce de chapitrer le vieux soldat, alors âgé de 74 ans, et qui a été, au temps de sa plus grande gloire, l’adjoint de Foch.
“ J’étais en fait, raconte Jacques Baumel, venu lui demander, fort de toute ma candeur, de ne pas aller à Vichy, et lui dire que ce rappel n’était bon ni pour lui ni pour le pays, qu’il serait ou bien sanctionné, ce dont tout le monde parlait à mots couverts, ou bien associé à une entreprise néfaste, tandis que la place forte d’Afrique du Nord pouvait être, tenue par lui, un formidable pôle de résistance à l’Allemagne .
Le général écoute le jeune stratège, prend la peine de lui répondre patiemment et poursuit sa route,  -qui sera effectivement semée de nombreux déboires.
Après cette entrevue, Berneix n’est pas très fier de lui. Il a agi sans l’aval de ses chefs que sont Aubry, Bourdet, Frenay. Il ne recommencera pas. Il rentre dans le rang. Il reprend le chemin de fer, pour de nouvelles actions de propagande et de recrutement. Le mouvement auquel il appartient, parfaitement organisé, remarquablement efficace, tient lieu de modèle aux deux autres et les stimule. L’éditorial du premier numéro de Combat appelle à la lutte “contre l’Allemagne d’abord” et “contre quiconque pactisera avec elle.” En quelques mois, le tirage du journal passe de 5 000 à 10 000 exemplaires. Franc-Tireur, né presque en même temps,  participe également à cette “croisade de la vérité contre le mensonge, de la liberté contre l’esclavage” que lui propose son grand aîné. Le mouvement Combat est désormais une grosse machine, appelée à jouer un rôle considérable dans la libération de la France. Mais cette organisation requiert le plein temps de ceux qui la servent. C’est pourquoi Frenay démissionne de l’armée.

Et Baumel abandonne ses études de médecine.

La fin du double jeu

Aux mouvements de résistance de la zone sud correspondent, en zone occupée, des mouvements frères, qui pâtissent d’un contact plus direct avec l’ennemi.
Au début de l’année 1942, à la suite d’une trahison, le réseau Combat-Nord, créé à  l’initiative de Frenay,  est démantelé. Ses membres les plus actifs, au nombre de vingt-trois, sont emprisonnés, avant d’être déportés plus tard et pour la plupart exécutés. 
A quelque temps de là, une quarantaine de dirigeants de Combat-Sud sont arrêtés par la police de Vichy.
Est-ce une conséquence de ce qui s’est passé dans la zone nord? Une coïncidence, un imprudent jeune courrier du réseau sud s’étant laissé surprendre, porteur d’une liste non codée, donnant les adresses des principaux membres de l’organisation ?
Ce point restera une énigme.
Par chance, Frenay n’a pas été pris. Baumel échappe lui aussi à la rafle. Quant à Chevance, l’un des tout premiers compagnons de Frenay, il parvient à s’évader. Peu nombreux cependant sont les chefs du mouvement restés libres et, par mesure de prudence, ils évitent provisoirement de se rencontrer. Aussi Baumel est-il fort étonné lorsqu’il reçoit une invitation à une réunion du comité directeur de Combat.   Il  l’est  plus  encore d’y  rencontrer  Bertie Albrecht, qui comptait parmi ses camarades captifs. Le message que leur transmet cette grande résistante n’est pas pour le faire revenir de sa surprise.
Bertie Albrecht a été libérée par le chef de la police de Vichy, un certain Rollin, pour qu’elle fasse savoir à Frenay que ce Rollin souhaite s’entretenir avec lui.
“ Frenay, se souvient Baumel, avec son goût du risque et son désir de contribuer à sauver nos camarades arrêtés, était en fait, parmi nous, le plus décidé à accepter. Les autres membres du comité étaient souvent réticents, voire hostiles .”
Finalement, Frenay se rend à Vichy, rencontre Rollin, et non seulement lui, mais aussi Pucheu, le ministre de l’Intérieur, qui s’invite au débat. Ainsi se trouvent face à face, au début de l’année 1942, le premier policier de l’État français et le résistant de la zone non occupée le plus recherché par la police.
Pucheu, pourtant connu pour ses sentiments pro-allemands, tente de persuader Frenay de la fermeté du Maréchal face à l’occupant.  Il souhaite que Combat cesse ses attaques contre le gouvernement.
Frenay s’en tient à demander, mais vainement, que ses collaborateurs soient relâchés.
Aucune entente n’est possible entre ces deux hommes.
Pour Pucheu, Combat est bien une organisation dont le but a un caractère subversif. A ses yeux, Combat et les autres mouvements de même espèce ne rêvent que de dénoncer l’armistice et de reprendre les armes.
Pour Frenay, Pétain et ceux qui le servent penchent indubitablement vers une collaboration de plus en plus étroite avec l’ennemi.
Le temps des illusions, des compromis, des ambiguïtés est passé.
Entre la Résistance et Vichy, ce sera la guerre.

 

Notes


Chapitre  I - 1  (p. 9 à  18)
 1   Marie-Odile Mergnac, Histoire familiale des hommes politiques français, 
      Paris, Archives  & Culture, 1997.
 2   Jacques Baumel, Résister, Histoire secrète des années d’occupation, Paris, 
       Albin Michel,  1999.
       Les citations suivantes du chapitre 1  sont tirées de cet  ouvrage.


Chapitre  I - 2  (p. 19 à  26)
 1   Jean Lacouture,  De Gaulle, 1. Le rebelle, Paris,  Seuil, 1984 .
 2   J. Baumel,  Résister... op. cité. 
 3   Ibid. -
 4   J. Lacouture,  De Gaulle... op. cité.
 5   Pierre Bourget,  Les grandes énigmes de la Résistance (Naissance et 
      unification de la Résistance),
Genève, Éd. de Crémille, 1972.
 6   J. Baumel,  Résister... op. cité.
 



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